dimanche 8 juillet 2018

Improvisation sur l’esprit

Le Professeur Tournesol © Hergé - Moulinsart
via franceculture


Sans doute suis-je libre de corps.

Mais je ne suis pas sûr d’être libre d’esprit, et tous et toutes ne le sont probablement pas.

Premièrement, je puis (c’est un « je » générique, universel) me sentir prisonnier de Dieu, du destin qu’il m’impose, dont je conjecture l’existence. Mais plus j’aurai la bonne idée de Dieu (dieu d’amour et de paix), une idée universelle et créatrice de sa bonté, moins je croirai à une quelconque fatalité. Passons sur les conceptions qui font de Dieu un monstre, elles sont anthropomorphiques. Ainsi, Dieu ne serait pas la source de mon aliénation, mais bel et bien l’universel garant d’une liberté minimale. Il se peut, d’autre part, que je ne croie pas en Dieu. Cela suffirait-il à me rendre ma liberté d’esprit, à surmonter les forces qui m’entravent ? Non, car si Dieu n’existe pas, il est nécessairement non-agissant en tant qu’être, et toute la supposée nécessité qui émanait de son idée n’aurait jamais eu la moindre consistance, ni la moindre incidence sur moi. Serais-je dans l’erreur, si pourtant il existait, que ma liberté n’en serait pas plus aliénée par lui, car un être éternellement nécessaire n’a pas besoin de mon assentiment personnel pour être ce qu’il est. Fût-il impensé par moi ou impensable, non-reconnaissable, il n’en serait pas moins ce qu’il est intégralement pour lui, et il me garantirait là encore le minimum vital.

Deuxièmement, ma liberté d’esprit pourrait être diminuée par un virus psychologique, comparable aux virus biologiques qui sont connus de la science. Si aucun psychovirus n’a jamais été observé par les scientifiques, on doit admettre en même temps que nul n’a jamais pu observer un esprit en tant que tel. Mais les manifestations de l’esprit humain et personnel, ses agissements, sont à l’origine de la conjecture qui, par recoupements, rend familière à notre pensée l’idée de « l’esprit ». Celui-ci répond donc à la définition d’une entité. Cela signifie-t-il que la probabilité de découvrir un psychovirus sous une forme observable ne se mesure, elle aussi, qu’à l’aune de ses effets perturbateurs pour l’esprit, et donc à ses actions néfastes ? Un psychovirus se réduirait-il également à une entité ? Certainement. Quel moyen aurions-nous, le cas échéant, de détecter de pareils virus ? Qui dit biologie appliquée à l’humain dit médecine, et qui dit médecine dit éthique. De même, qui dirait psychobiologie humaine dirait psychiatrie, et qui dit psychiatrie dit également éthique, puisqu’il s’agit d’une spécialité médicale. C’est donc – en l’absence d’observations tangibles d’un psychovirus aliénant l’esprit – l’observation scientifique des manifestations éthiques et comportementales des individus qui seule peut décider de l’existence, en eux ou entre eux, de la présence d’éventuels psychovirus, et qui peut de la même manière espérer les aider ou les guérir. C’est pourquoi l’on doit prêter attention à toutes les formes d’interactions humaines, pour localiser et intercepter toute entité psychovirale et la neutraliser. Ce raisonnement fait de l’éthique la science humaine en général, et de sa pratique, le guide de toutes les autres sciences.

Troisièmement, mon esprit, si je savais ce qu’il est, où il est, et comment il fonctionne, serait certainement libéré de ce qui l’empêche de correspondre pleinement à ma volonté. Avec une certaine ignorance, je lui substitue mon cerveau, dont j’en fais le siège. Mais cet esprit, ce cerveau, est-il manipulable ? J’ai en partie abordé ce point au paragraphe précédent, mais pour compléter ce raisonnement, ne dois-je pas imaginer que l’esprit serait manipulable non seulement de l’intérieur et dans son milieu, sous l’effet de psychovirus, mais aussi depuis l’extérieur ? D’où vient-il que je ne puisse éprouver ma liberté comme mon voisin, mon prochain, ou comme tel ou tel individu modèle ? Si Dieu est hors de cause, comme j’ai voulu le montrer au § 1, de qui reste-t-il à examiner la possible influence sur mon esprit ? Ne devrais-je pas alors imaginer des êtres plus puissants que moi, ou que nous ? S’agirait-il des autres, et ne serais-je que faiblesse et impuissance ? Mais j’ai assez de chance et d’expérience pour éprouver ma force et ma volonté, et je ne doute pas que quiconque, parmi mes semblables en humanité, puisse en dire autant à son propre sujet, en pleine conscience, l’esprit clair. Lorsque un homme doit répondre devant lui-même de sa liberté, il chasse les nuées du désespoir, les orages du doute et les pluies de la mélancolie, pour ne garder devant lui et en lui qu’un ciel limpide, un lumière rayonnante, une fierté étincelante. — Certes, c’est cela un homme. — Oui, mais ? À supposer que des voyageurs dotés de technologies plus avancés que les peuples terriens, s’en approchent, et visitent notre Terre, à supposer que certains de ces voyageurs soient malveillants, n’auraient-ils pas, entre autres pouvoirs, celui de manipuler les esprits de leur choix, en plus de celui de voyager plus vite que nous dans l’espace ? — À supposer qu’ils soient si puissants, ne faudrait-il pas qu’ils veuillent obtenir quelque chose de la part des esprits qu’ils manipulent, et pas des autres ? Et finalement, me serait-il permis d’espérer que mon calvaire prenne fin avant qu’il ne soit trop tard, s'ils cessaient de me perturber ? — Ou bien ? À supposer qu’ils soient si méchants qu’ils agiraient arbitrairement, par pure cruauté, faudrait-il conclure que la Terre n’est pas l’unique berceau du nihilisme ? Que celui-ci est universel ? Ne faudrait-il pas leur déclarer la guerre ? Ou tout du moins, s’informer, comprendre, débattre entre nous, penser, ce qui revient souvent à combattre... combattre contre soi-même et contre sa paresse ! Contre les parasites ! Contre les envahisseurs ! Contre les manipulations ! — Et que chacun reconnaisse les siens !

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