mercredi 5 septembre 2018

« Rien » entre nous, pensée de l'Interstice


Pour se prémunir contre la souffrance et le mal, les êtres humains se placent dans des situations (sociales, professionnelles) et dans des postures (intellectuelles, idéologiques) qui les coupent de la vérité, parfois de la réalité. Ces situations, en retour, engendrent le mal et la souffrance entre eux et autour d’eux, créent des dimensions improbables, des mondes chimériques, des apparences compliquées, telles les créations de dieux imparfaits, non pas issues de leur force, mais plutôt par faiblesse, tels des êtres dont la prudence, l’intelligence, l’expérience, leur dicteraient de se mettre strictement à l’abri d’un goût plus ample et plus facile envers la vie, envers les autres.


« L’enfer, c’est les autres », écrivait Jean-Paul Sartre dans Huis-clos en 1943. On pourrait presque rectifier la phrase du philosophe : l’enfer, c’est pour les autres, vis-à-vis des autres. La chose que je décris ici, si on m’accorde qu’elle est juste, n’est souvent pas involontaire, mais obligée, plus ou moins consciente selon les individus, elle structure la société. Mais si l’enfer est dévolu aux autres, c’est dans l’autre des autres, cela à l’infini, non dans « le prochain » dont on attend toujours et fatalement mieux, mais dans l’espace de l’autre, qui n’est ni tout à fait à soi ni tout à fait aux autres : dans les interstices, c’est-à-dire ce qui demeure entre nous. Interstice : du latin inter (« entre »), et stitium, de stare (« se tenir debout, demeurer »). Ce qui demeure entre nous en l’état (« état », qui tire aussi son origine du latin stare), c’est aussi bien le non-dit que le senti, aussi bien l’échec que le ressenti. Dans ces espaces interstitiels, comme dans un four, cuit le pain de notre honte, nos douleurs narcissiques, qui mènent au ressentiment. Les « échecs cuisants », pour avoir cuit, ont certainement traversé l’enfer, où, comme chacun sait, la chaleur est insoutenable. L’interstice, c’est aussi la place qui est entre nous, et la place qu’on accorde aux autres. La stature (encore le latin stare) des autres, pour être imposante, n’égale pas souvent celle qu’on se donne intimement soi-même, à mesure qu’on grandit, pour persister dans l’estime de soi, dans notre être, dans le fameux conatus (qui signifie en latin « effort »), dont on doit la définition philosophique à Spinoza. Reste que dans l’intervalle, dans l’interstice qui est laissé entre soi et les autres, on oublie pratiquement tout ce qu’on ne veut pas voir, et plus largement éprouver, et ce négatif, qui pourtant est chargé de tant de ressentiment, prend parfois l’allure d’un néant d’une stature imposante. Il n’y a plus rien entre nous. Ce géant négatif, qui se tient impassible, ce rien immuable sinon au prix d’efforts titanesques, c’est tantôt le temps (perdu), tantôt la vengeance (froide), l’amour ou l’amitié (sacrifiés), l’ennui (négligé). Mais alors, à qui ou à quoi est-il possible ou permis de revenir des interstices infernaux que nous reléguons, dont nous nous délestons et que nous frôlons de si près à la moindre rencontre, au moindre appel, au moindre souvenir, au moindre geste ou au moindre souffle, à chaque instant ? Qui peut en réchapper, ou quoi ? Malheureusement, pas grand-chose. On l’imagine, ce qui demeure entre nous, l’interstice, sans être un vilain mot ni une vilaine chose, ne s’est pas taillé une très bonne réputation. Ne parlons-nous pas, depuis le départ, de souffrance et de douleurs, de l’enfer et de l’oubli, de néant et de négatif, de ressentiment et de honte ? Finalement, vivre exige bien des sacrifices. Surtout, l’interstice fait peur. L’évoquer, c’est risquer de susciter le repli. Il déclenche, à force de s’en méfier, la superstition. Du latin superstitio, « observation scrupuleuse », formé à partir de super- (« sur, au-dessus ») et de stitio (de la même famille que stare, « se tenir debout, demeurer », c’est encore lui), les superstitions se logent où elles peuvent, et bien souvent entre nous, êtres humains, ou bien entre les dieux, dont elles forment la substance, lorsqu’elles se tiennent au-dessus de nous, stables, persistantes... et encore ! Pas pour tout le monde. Si ni les dieux ni les superstitions ne résistent à notre réserve, à notre scepticisme, à nos désillusions, ils et elles gisent alors au sol, à terre, dans la poussière, ou au moins – soyons grands seigneurs – dans l’espace et le temps, qui ne sont pas mauvais logeurs et qui permettent qu’on se souvienne et qu’on pratique toujours, imperturbablement, les croyances et les certitudes des êtres perfectibles que nous demeurons. Ainsi fixons-nous, de l’œil et dans nos habitudes, en les observant scrupuleusement, les dieux morts ou vivants, les superstitions, ancrées au ciel ou en nous, entre nous. Surtout, nous tenons à bonne distance, disons au-dessous, ou loin de nous de plusieurs interstices, les autres, leur enfer, la souffrance, et même la vérité. C’est seulement station après station que nous franchissons les obstacles, les dangers, par étapes. Dans l’intervalle, nous préparons cet instant, celui de la rencontre avec les autres, l’instant de l’inconnu ou de la connaissance, en savourant par avance sa perte, sans compter les instants innombrables qui nous en séparent, qui se tiennent ou qui gisent entre nous.



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