lundi 8 octobre 2018

Quatrième discours vrai : où David réplique à la leçon de Roland

Roland Barthes 

« La langue, comme performance de tout langage, n’est ni réactionnaire ni progressiste ; elle est tout simplement fasciste ; car le fascisme, ce n’est pas d'empêcher de dire, c’est d’obliger à dire. »

Leçon inaugurale, Roland Barthes, Collège de France, 1977.


Maintenant, quoi qu’il en soit du contexte de cette phrase et ce qu’elle a pu signifier pour son auteur, ce n’est point la langue qui est fasciste, c’est l’Autre qui est totalitaire. Cela se sait, se ressent, à condition de l’avoir vécu en souffrant assez pour le comprendre. L’Autre, s’il ou elle vous prive de tout présent, de tout espace, de tout avenir, de tout partage, de toute parole, conduit au sentiment du solipsisme, le sentiment de n’être qu’à soi dans un monde fictif, absent. Le fascisme, on le verrait plutôt comme un fardeau qu’on n’a pas choisi de porter. Or qu’est-ce qu’une parole, qu’un geste, qu’un acte de présence, de charité et d’amour ? C’est tout ce que nous sommes libres de choisir. Est-on il ou elle, en retranchant sa propre parole du monde, qu’un autre, à soi-même présent, fait exister vaille que vaille ; en lui faisant porter le fardeau du silence qui le ruine ? L’être tout-silencieux n’est-il pas plutôt un dieu : tout silence, tout paisible et pacifique, et tout à fait « non-fasciste » ? Alors vouloir la paix et la liberté ce serait ça, se taire, rester absent, silencieux ? Être libre et en paix, ce serait ça, singer Dieu et ne pas lâcher un mot ? Certainement pas, mais s’il fallait faire face à ce dilemme, je préférerais devenir, que dis-je, être, un être en guerre, fasciste puisque je devrais porter ce nom, plutôt que d’abolir la parole de l’Autre et la mienne, plutôt que de rendre les seules armes que ma nudité me laisse. Être un homme, être une femme, c’est ne pas retrancher sa parole ni du monde, ni de l’autre, car c’est cette parole qui fait le monde pour l’autre. Et lorsque la manne tomba du ciel sur le peuple errant au désert, n’était-ce pas un miracle pour ces affamés ? Et la parole, à l’être qu’on a privé de l’entendre, de l’écouter, de la sentir, n’est-elle pas un miracle pour cet opprimé lorsqu’elle lui revient, comme un droit, et n’est-ce pas un devoir de s’y efforcer ? Il y a des miracles à la portée de chacun, chacune. La vie ne vaut d’être vécue sans amour. Le monde, lui non plus, n’a pas de sens sans parole, sans le don de la langue. L’autre, c’est le monde et la vie, c’est le monde vivant qui rappelle à quelqu’un que nous ne sommes rien l’un sans l’autre. 

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