mercredi 4 septembre 2019

CRITIQUE : la poésie par temps d’adversité

« Moins je connaissais de poésie plus mes chances d’être un jour déporté diminuaient. » Aurélien Bellanger, Les poètes de la Résistance, La Conclusion, France Culture, 04.09.2019.  https://www.franceculture.fr/emissions/la-conclusion/les-poetes-de-la-resistance

Ainsi débute la  « conclusion », qui continue ainsi, comme une litanie :

« Des bouts d'Apollinaire, deux fables, un sonnet de Heredia, El desdischado de Nerval, quelques vers de Mallarmé sur un marque-page gris perforé d’une mouette et sur lequel j’ai longtemps gardé l’habitude d’archiver mes lectures en petits caractères, avec une délicate ironie adolescente — « la chair est triste hélas et j’ai lu tous les livres / fuir là-bas fuir / je sens que des oiseaux sont ivres / d’être parmi l’écume infinie et les cieux », et enfin des fragments de Baudelaire qui décoraient les emballages d’une série limitée de sucres, à l’époque où je déjeunais encore au restaurant universitaire et où je sucrais mes cafés — « comme montent au ciel les soleils rajeunis / après s’être lavés au fond des mers profondes » —  : c’est à peu près tout ce que je suis capable de réciter de mémoire.


Pas si mal, serait-on tenté de lui lancer magnanimement, s’il ne montrait pas alors la mauvaise foi la plus alarmante, de celles autour desquelles semble s’articuler un imaginaire détraqué par le nombrilisme.

La récitation a de toute façon pour moi quelque chose de profondément anxiogène depuis que j’ai lu ces histoires de déportés qui se récitaient, le soir, les rares poèmes qu’ils connaissaient, pour survivre à l’abjection des camps. Je me suis toujours confusément dit que c’était là le but dernier de la poésie, sa déprimante fonction. De nature optimiste j’ai ainsi négligé d’en apprendre — à moins qu’il s’agisse plutôt d’une superstition bizarre : moins je connaissais de poésie plus mes chances d’être un jour déporté diminuaient. 

Comme il est tout aussi bizarre de relater les anecdotes de sa vie de cuistre en les mêlant à l’histoire humaine la plus sordide et peut-être la plus héroïque.
Mon rapport à la poésie, comme je crois celui de tous mes compatriotes, voire celui de l’humanité entière depuis L’Iliade, est obscurément lié à l’expérience de la guerre, et il m’est ainsi toujours apparu comme une évidence cette idée qu’on utilise des vers de Verlaine pour annoncer le débarquement : entre les violons de l’automne et les centaines de bateaux recouvrant l’horizon, j’ai toujours perçu quelque chose de l’ordre de la rime riche. De même l’idée que les poètes de la Résistance forment au sein de celle-ci comme une division autonome m’a toujours séduit, et j’ai vraiment cru à la métaphore de l’arme des mots. J’entends sans difficulté dans le moindre alexandrin d’Aragon les douze coups de feu simultanés d’un peloton d’exécution, je souscris sans mal à la vision d'Apollinaire sur la beauté paradoxale de la guerre et j’aimerais connaître au moins quelques vers d’Eluard pour persifler mon bourreau. 


Si la poésie était le pouvoir de l’imagination laissé à la dévastation par désinvolture, l’imaginaire d’Aurélien Bellanger ne serait pas seulement poétique, il serait sublimement héroïque, et sa vie resterait dans toutes les mémoires comme la poésie la plus actuelle.
C’est ainsi : les poètes de la Résistance forment notre dernière pléiade, et secondent efficacement, pour l’éternité, le commando Kieffer, tandis que le Vercors nous tient lieu de Parnasse. 


Voici donc des prémices à l’improbable étude de L’anecdote au pouvoir dans la culture XXIèmiste.
J’ai connu l’époque, et je le dis comme si j’avais connu Homère, où des résistants venaient encore visiter les collèges, et où il suffisait, pour avoir des 17 en philo, de mettre un peu partout dans les dissertations des majuscules à Engagement et à Désobéir. 
Le discours de Malraux pour la réception des cendres de Jean Moulin au Panthéon le disputait encore largement, dans les soirées étudiantes arrosées, aux Lacs du Connemara de Sardou.
Je n’ai pas été surpris, était-ce à Angoulême où à Limoges, par ces énormes lettres de granit qui barraient un rond point, et qui formaient le mot sacré de Mémoire. 
J’ai appris à décoder l’onomastique des rues, à identifier Guy Môquet et le Colonel Fabien, à regarder se flétrir, à des anneaux de bronze, les petits bouquets accrochés aux murs en hommage aux FFI tombés pour la libération de Paris.
J’ai même écrit un peu de cette légende, en écrivant pour Bertrand Delanoë les éléments de langage de son hommage à Brossolette. J’ai ânonné à vélo, mécaniquement, le Chant des partisans devant la petite stèle qui rend hommage à Georges Mandel dans la forêt de Fontainebleau. 
Et pourtant, il a fallu, malgré une existence si poétique, malgré une vie si légendaire, que le Destin en décidât autrement : non, Aurélien Bellanger ne serait pas poète...
Je me suis posé enfin toutes les questions inévitables : est-ce que j’aurais rejoint la Résistance, est-ce que j’aurais parlé sous la torture, est-ce que j’aurais écrit de beaux poèmes ? Car avec le recul du temps la guerre a pris, comme pour donner raison à Appolinaire, des airs d’Arcadie, une arcadie pleine de bergers qui joueraient, plutôt que de la lyre ou du fifre, de la grenade et du fusil. C’est d’ailleurs, par delà les villes aux trop attendues plaques bleues, au détour d’une route de campagne, à l’entrée d’un village, sur un plateau ingrat que la Résistance a sanctifié la Terre, en donnant à un bosquet le nom d’un jeune homme fusillé, à un virage le nom de la jeune fille qu’on y retrouva gisant dans un fossé, et aux paysages de la France la forme inattendue d’un tableau de Poussin, avec ses villes qui rougeoient au loin et ses promeneurs qui décryptent un message sur une ancienne stèle : et in arcadia ego, moi aussi la mort, en Arcadie, je rôde. »


Dénoncer la puérilité primaire d’un chroniqueur à France Culture – par ailleurs écrivain à succès – qui amalgame le plus simplement du monde la connaissance de poèmes et l’odieux malheur de la déportation, est une chose encore assez facile. Lui répondre est autrement plus compliqué, lorsqu’une défense de la poésie contemporaine ne saurait s’appuyer ni sur elle-même, en raison de son inachèvement, ni sur la rhétorique démoralisante et univoque de son auteur, qui confond jusqu’à la cause et l’effet. La bêtise la plus sidérante lui donne sans doute le droit de parler un langage abject, dont se garderait bien un humoriste sain d’esprit. En consacrant aujourd’hui tout son temps d’antenne à insinuer que les derniers poètes furent ceux de la Résistance, à assimiler le risque de la récitation à celui de la Déportation, il a brodé tant et tant sur ce thème qu’il parviendra peut-être à dégoûter les derniers lecteurs de poésie. Pourtant je voudrais lui faire savoir que sa provocation n’est pas restée vaine, puisque je viens de prendre conscience, une nouvelle fois, que la guerre est déclarée à la poésie ; que la poésie c’est la guerre – mais pas comme l’entend Aurélien Bellanger : sa lâcheté prosaïque le perdra, comme elle l’aurait perdu en de plus sinistres lieux et à d’autres époques. Déshonorer de la sorte la mémoire des êtres qui, dans la misère absolue, surent se dire des poèmes pour survivre à l’histoire, puis périrent ou en revinrent méconnaissables, c’est, je crois bien, une lâcheté. Comme s’il suffisait d’oublier la poésie pour sauver le monde de la menace du fascisme ! Passer en revue le monde pour l’oublier et se sauver sans poème, tel est le choix d’Aurélien Bellanger, qui atteste tristement la fuite en avant dont toutes les générations sont peut-être contemporaines. À ce titre, il a eu le mérite, par son antiphrase retentissante, de définir la poésie par son contraire : en aucun cas des vers de poètes ne serviraient à illustrer, comme dans un roman pantouflard de potache attardé, les états d’âmes fantasques et semi-ironiques, semi-désintéressés, d’un sujet de fiction. La poésie n’a pas cette fausseté, ni cette nausée. Elle n’est ingrate que comme le sont les heureux hasards des uns pour tous les autres qui n’ont pas rencontré cette chance. Il est très juste de partager les poèmes, de les lire et d’en souffrir, et d’en aimer. Loin de banaliser la mémoire et l’ennui, ce qui se nomme poésie de l’existence, et qui prend corps dans un poème ou dans une expérience, c’est la mise en jeu de ce « quelque chose à quelqu’un », comme l’a dit une fois le poète Franck Venaille. L’enjeu c’est de se trouver là pour défendre ce quelque chose et ce quelqu’un. L’histoire jugera si la poésie contemporaine était assez juste pour ne pas s’éteindre avec les récitations matinales d’un chroniqueur de radio, qui voyait trouble dans son propre « je ».

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