dimanche 2 mai 2021

Que peuvent faire des poèmes?

Victor Hugo (1802-1885)

 











J’ai vu, assez récemment, deux enfants de moins de dix ans, alarmés, ou en larmes, en entendant des poèmes, ou en les lisant. Ces vers étaient à mon avis bons et destinés au jeune public, ces enfants très intelligents et sensibles, mais ils n’avaient jamais vu ni entendu de la poésie contemporaine rimée, rythmée, versifiée. D’où leur émoi, qui dans un cas, submergeait l’enfant, et dans l’autre, l’affolait. 

La cabale antipoétique de poètes modernes, qui posent ou planent ou éructent au lieu de rythmer, versifier, raconter, a donc finalement impacté la jeunesse, de même que la logique des programmes qui rendent imperméable, désagréable ou anodine la poésie, en toute logique puisque les programmes reposent sur le terreau des poèmes, sur ce que les poètes ont trouvé et transmis après l’avoir recherché, vécu, senti, imaginé. 

Le problème n’est pas ce qu’ils écrivent ni ce que je peux en dire. Personne ne peut tout lire et tout relater. On doit donc avoir une idée représentative de l’ensemble, un échantillon, un semblant de réalité sous les yeux, après quelques années passées à chercher et à sonder des livres de poésie. Et si j’en crois mon expérience, tout existe en poésie avec peu de possibilités de distinguer une masse importante de la production. Mais il existe des tendances fortes et clivantes. 

On a du point de vue formel le minimalisme fragmenté ; le poème-récit en prose; la poésie illisible qui se revendique en tant que telle en raison de l’indicible qui résulte de l’impossible à rendre compte d’une expérience du surgissement de l’être-là-qui-écrit-en-ressaisissant-l’acte-qui-la-fonde ; on a des faiseurs de sonnets, de rimaille et d’alexandrins, etc. ; des textes dits ou scandés millimétriquement… J’en oublie probablement. 

Du point de vue du sens, il y a des poèmes philosophes ; des poèmes de fiction ; de la poésie expérimentale ; des happenings ; une poésie descriptive ou narrative ; des fantaisies humoristiques ; des poèmes religieux ; lyriques ; pour l’enfance ; des poèmes poétiques réfléchis, et peut-être bien… des poètes spirites. Oui, c’est ze next big thing. La critique ne tardera plus à prendre d’assaut ce segment, et la mode à le promouvoir. 

On sait que Victor Hugo a fait du spiritisme et que cette pratique ésotérique fut très en vogue à la fin du 19e siècle, coïncidence : c’est le moment historique de la poésie française. Et celui de la rupture avec une tradition, celle de l’alexandrin. Tradition qui s’est prolongée jusqu’à nos jours mais la rupture l’a éclatée, l’a raréfiée, dépassée, décrédibilisée, raillée, ringardisée et peut-être sauvée, jusqu’au jour où des enfants prendraient peur, j’en suis témoin, en présence du dodécamètre français, l’alexandrin. 

D’où mon questionnement : y’a-t-il, plus que coïncidence, une quelconque corrélation entre, d’une part, l’apogée du spiritisme et de la poésie française au 19e siècle, et d’autre part, le fait que restituer de nos jours en vers un semblant de cette poésie-là, grâce à la rime et à l’alexandrin, puisse émouvoir à ce point des enfants, les apeurer, les inquiéter et provoquer des pleurs ? 

Autrement dit : quand j’écris un sonnet en vers français réguliers, est-ce que j’invoque un esprit spirite, un au-delà, est-ce que je fais du spiritisme ? 

On pourrait pousser l’idée du questionnement plus loin et supposer que c’est même le père Hugo qui dicte mes poèmes… 

Ou alors, est-ce que, oui, certes je convoque l’esprit ancien, traditionnel, c’est-à-dire mille ans de prosodie, que les enfants d’aujourd’hui appréhendent avec de plus en plus de difficultés, dans la mesure où, les poètes eux-mêmes la jugeant majoritairement désuète, l’école la leur enseigne vraiment moins qu’il y a 20, 30 ou 50 ans ? Donc, que « ça », la rime, l’alexandrin, le rythme régulier et vocalisé, ça leur paraît « sorcier » ? décalé et effrayant ?

« Esprit ! Es-tu là ? »

Si la poésie est un spiritisme, elle peut soit endormir les esprits, soit les réveiller. Voyez d’ici les implications : sont-ils bons – sont-ils mauvais ?

De même : si la poésie n’est qu’un truc qui agite matière corporelle et sons, rythmes et sens, elle peut aussi soit endormir, soit réveiller. « La berceuse et le clairon », pour citer un (très gros) livre de Philippe Beck.

Si c’est un truc, la poésie, c’est un « truc » comment ? Magique ? Poudre de perlimpinpin ! Féerie ! Poudre aux yeux ! Ingénieusement dirigée en coulisse…

Ou de l’esprit ? 

Spiritisme ou spiritualité alors ?

L’esprit fantomatique de Hugo — ou l’esprit de tous les poètes ?

Toc toc, moi ? Et vous !

Je veux conclure en disant que la poésie c’est de l’esprit et de la matière. Aujourd’hui j’aime bien penser que la poésie fait vivre les mots. Avec des mots vivants, voilà comment faire de la poésie.


LA VIE DES MOTS


Non, non, je ne suis pas un spirite inspiré
contacté par Hugo, Voltaire ou Mallarmé
Je ne ne suis pas le serviteur de tels esprits
qui voudraient continuer en moi leurs poésies

Des cas sont attestés par les médiums eux-mêmes 
et par leur entourage, des gens sans problèmes 
sans instruction ; il faut, disent-ils, que ce soit
des communications venues de l’au-delà !

Je n’ai jamais été l’un de ces possédés
Tout ce que j’ai écrit, Dieu me l’a cédé
Dieu n’est pas qu’un esprit, il est aussi un être
en qui, comme nous tous, je veux me reconnaître 

J’ai pris l’alexandrin où on l’avait laissé
avec la rime et l’orphelin, abandonnés
Ne verse plus de larmes, mon enfant, mon bien
devant les mots vivants d’un poète de rien

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