jeudi 25 juin 2020

Un temps pour la grandeur

La Liberté éclairant le monde
New York




Il se pourrait que tout le drame de nos sociétés tienne en une erreur, et même en une phrase : nous voulons devenir plus forts trop tôt, avant de nous élever. Or, c’est le contraire qui serait bon. S’élever, puis seulement devenir plus forts, en vieillissant, comme les arbres. Une autre erreur, parente de la première, voudrait que nulle grandeur, nulle idée de hiérarchie, donc nulle élévation, ne soient permises. Mais là encore, il se pourrait bien que le but de l’éducation, la grandeur — puisqu’il ne s’agit pas de jouer des coudes ni d’assécher son voisin et de dicter sa loi aux autres —, soit d’amener les êtres à s’élever selon l’esprit, avec intelligence, à gravir l’échelle des valeurs. Tel l’arbre qui admire le ciel, le soleil, les étoiles ou les nuages, sans jamais ployer, accueillant dans ses branchages oiseaux, insectes, fleurs, et même poussières ; leur offrant un abri, un nid, un repas, la lumière, un promontoire où chanter ; ne devrions-nous pas aussi songer à notre élévation avant de prouver notre force ? Celle-ci n’est supérieure que dans la bien-nommée « force de l’âge », au moment de consolider tous les acquis de la grandeur. L’arbre, quand il ne grandit plus, quand il n’y pense même plus, doit lui aussi canaliser sa volonté de s’élever, puiser dans ses forces profondes, dans la terre : la vigueur de son tronc et de ses racines lui importent alors bien plus que la hauteur de sa ramure, de sa parure. Sa cime n’est-elle pas ce qu’il comporte de plus léger ? Il en irait de même pour les individus, s’ils consentaient à prolonger au-delà l’effort de leur éducation, au lieu de désirer la force et la suprématie par la force. S’il en est ainsi, qui donc a placé la croissance à l’envers ? Certainement pas la nature : les arbres ne poussent-ils pas à l’endroit ? Pour peu qu’on l’abandonne, la seule plante qui pousse au hasard, incertaine, sans loi naturelle ni considération de sa nécessité propre, c’est l’esprit des sociétés et des individus qui les composent. Pourtant l’esprit n’a pas toujours erré, livré à une croissance anarchique. Nous étions des cultivateurs, peut-être le redeviendrons-nous un jour. Se demander comment grandir, c’est poser la question depuis le commencement jusqu’à la fin du processus. Mais la vie de l’esprit fait trop rarement l’objet d’une affaire personnelle. La besogne, le labeur, passent avant tout le reste. La force de travail monopolise la « force de la nature », quand la vie de l’esprit suscite au mieux vagues et remous, mais surtout indifférence et mépris. On n’a plus le temps pour ça. Or, il n’est pas question pour un esprit de devenir plus fort avant d’avoir assez grandi. Alors, quand la contemplation des idées et la formation de l’esprit laissent place à la contemplation des villes et à la formation des travailleurs, il reste le spectacle de la volonté humaine : les tours, les usines, les routes, parfois les statues. Une volonté de grandeur aura employé les ressources de la force à refouler le besoin d’élévation dans ces figures en béton ou en acier. Il en va toujours ainsi : l’homme bâtit, à l’image de sa volonté première, des idoles qui deviennent un jour les témoins de sa grandeur ou de sa décadence — quand il ne les renverse pas pour en dresser de nouvelles.
 

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