mercredi 14 avril 2021

Poésie visuelle et sonore : La maison

 

David Rolland

Bienvenue dans ma poésie ! Dans cette première vidéo, je dis mon poème La maison. J’ai réalisé une deuxième vidéo à venir plus tard sur ce blog. 
J’ai improvisé la mise en scène et en images de ces « récitations » dans le but de partager quelques  poèmes contre l’ennui de nos vies difficiles, et aussi pour faire connaître quelques-uns des textes que je souhaite publier.
Le tableau que vous pouvez voir derrière moi dans cette vidéo, est l’œuvre de l’artiste brestoise Mélanie Cavalec.
Poétiquement vôtre !

mardi 13 avril 2021

CHRONIQUE : Le Printemps des Peuples

 


Il y a de quoi s’étonner en lisant page 115 de Levez-vous du tombeau (2019, éditions Gallimard) la conclusion de Jean-Pierre Siméon : « Les peuples meurent d’avoir perdu la poésie ».


Certes, telle n’est pas vraiment la conclusion, puisqu’il s’agit de l’avant-dernière page de l’ouvrage ; à la page suivante, qui est bien cette fois la dernière, il écrit et rend hommage à Aimé Césaire : « Nous sommes définitivement avec toi/Sous “la pluie de chenilles”/Du côté de l’espérance. » 


Ainsi espère-t-il, je le suppose et je l’espère avec lui, en la résurrection des peuples. Et vraiment, je pense la chose possible, sans doute probable et peut-être prochaine, bien qu’il y ait fort à faire — car si j’en crois la Bible, en Palestine il y a pratiquement deux mille ans, un homme nommé Jésus est mort et ressuscité. Or ni son nom ni sa mémoire n’ont cessé de vivre depuis sur terre. Si ce fait est exact, et bien que certaines personnes le tiennent pour une légende, les peuples seraient donc également promis à un avenir mémorable et glorieux ? Dieu, dans son infinie bonté, a ressuscité un homme ; pourquoi refuserait-il de ressusciter les peuples ? 


Oui mais — me diras-tu, cher lecteur — quand Dieu a ressuscité Jésus, il l’a fait et cela était pure poésie. 


Je comprends l’objection et je le crois aussi fermement : Jean-Pierre Siméon a cru bon de convoquer, avec son désir que ressuscitent les peuples, l’aide d’Aimé Césaire pour que l’un vivant, l’autre mort, ils unissent leurs positions respectives et leurs forces communes afin d’amorcer la résurrection. Mais il est vrai, hélas, qu’ils n’ont pas encore réussi à les ressusciter pleinement, malgré la beauté de leurs poèmes. Les peuples zombies vont titubants, flageolants, dépenaillés entre la vie et la mort, tantôt léthargiques entre chien et loup, tantôt somnambules entre Siméon et Césaire. Il faut donc que d’autres efforts et d’autres poètes se joignent au désir d’Aimé Césaire et Jean-Pierre Siméon. Car c’est ainsi seulement que la résurrection effective et complète des peuples sera faite, elle aussi en pure poésie, quoique différemment de la façon dont Dieu s’y est pris pour ressusciter Jésus.


Mais il y a tout de même encore matière à s’étonner dans cette citation décidément tenace et profonde : « Les peuples meurent d’avoir perdu la poésie ».  


J’ai entendu moi aussi, l’annonce de cette bien triste nouvelle il y a plusieurs années. Je commençais alors tout juste à écrire mes poèmes balbutiants. « Mince ! me suis-je écrié, je fais mes premiers efforts en poésie et voilà que le peuple meurt — d’avoir perdu la poésie ! Quel méchant coup du sort ! » Je dois jurer pourtant que je me suis toujours senti appartenir au peuple et que même cette monstrueuse fatalité n’a pas entamé d’un iota mon intégrité à ce jour et sur ce sujet. Malgré tout, j’ai continué mes efforts en poésie comme dans le reste, et j’espère moi aussi que j’ai eu raison et que je n’y ai pas consenti en pure perte. Car je voudrais me joindre à l’effort général qui ressuscitera les peuples, qui mobilise des armées de poètes à l’heure actuelle et autant de lecteurs, spectateurs des incantations et des prières, des opérations et des tracts, des prodiges et des mensonges parfois, bien excusables au demeurant, car tous participent et tout concourt à la résurrection des peuples. 


Hélas, c’est une chose déconcertante de vivre et d’agir au milieu de pareil marasme où le désenchantement de la mort n’a d’égal que le prosaïsme de la perte… On se sent inutile ou ignorant des étapes à suivre pour aider le peuple local en attendant la résurrection de tous les autres, et l’étonnement va croissant lorsqu’on sait que, depuis plus de vingt ans, l’État et les poètes réunis sensibilisent et rassemblent le peuple morose au printemps, justement autour de la poésie et des poèmes. 


Lorsque cette grande et belle aventure humaine a commencé, le peuple n’était pas déjà mort et la poésie n’était pas encore perdue. Il est particulièrement touchant et tragique que ces manifestations préventives, ces interventions de force majeure, instaurées par quelques prémonitoires et vigilantes consciences d’élite, n’aient pas suffi au bout du compte à éviter l’écueil à tous les peuples découragés, déroutés, défaits, ou au moins à repousser l’échéance. De la sorte et si Dieu l’avait voulu, des carrières importantes auraient pu être sauvées, des livres prometteurs imprimés, des poèmes retrouvés, des peuples ravivés, des poètes heureux, tout le contraire de ce qui se passe lamentablement depuis ce jour funeste… 


Mais aussi, et pourtant, quels héros ont-ils été, ces poètes éminents qui luttèrent contre la mort du peuple ! quels mangeurs de feu ! quels dresseurs de fauves ! quels vainqueurs de dragons ! quels chevaliers valeureux ! Comme j’eusse aimé en être, si seulement il en était encore temps ! Si la guerre n’était pas perdue ! Si l’enjeu subsistait ! Si quelqu’un me voulait ! Si j’avais été homme à me battre, aurais-je pu, grâce à un poème flamboyant, un vers parfait, une rime riche, sauver ce qui pouvait l’être ?


Heureusement, l’histoire se souviendra toujours des vaincus. Il doit donc s’agir en l’occurrence, en toute vraisemblance, d’une affaire personnelle, d’un cas épineux, d’une plume meurtrie et d’un cœur solitaire dont sont remplis les mots rares et les beautés sacrées des pages de Jean-Pierre Siméon. Car pour autant que je m’en souvienne à présent, il était effectivement directeur artistique du Printemps des Poètes quand l’impensable et plus désolant des maux advint. 


Loin de moi l’envie de remuer en lui la perte douloureuse de la poésie, si impopulaire, qui ne fait jaser que les imbéciles et les pulsions d’animosité les plus morbides. Je crois bon au contraire d’évoquer cette défaite, puisqu’il m’a semblé que la blessure en était guérie dans ses beaux poèmes du recueil Levez-vous du tombeau. La chose n’est pas étonnante pour moi car je devine et je sais, en le lisant, que la poésie a pour lui une valeur intense et qu’il la sert vaillamment.


D’ailleurs, avant comme après, en parcourant ce livre, mon étonnement brièvement interrompu a vite repris son élan en découvrant que le prologue de ce même livre était placé sous le signe du Désir : « sous le gouvernement de la poésie/la laideur bien sûr comme toujours aurait sa part/(on n’échappe jamais tout à fait aux mollesses du cœur)/mais la vie simplement serait à chacun/le seul objet de son désir. »


Et voilà comment, ai-je pensé, le dernier mot du prologue, le « désir », renforce remarquablement la pensée de son auteur ! Mais nous étions seulement en 2019… Or le Désir n’a été le thème du Printemps des Poètes qu’en 2021, j’en suis sûr car j’ai failli y participer… Mazette ! C’est incontestablement là sur la page, sous mes yeux émus par tant de vérité, le signe manifeste d’une préscience oraculaire, d’une occurrence visionnaire qui augure de nouveaux espoirs, de prochaines victoires, de vérités immanentes — c’est en cela que consiste une preuve ! Et le plus fort — même si pour le coup c’en devient un peu violent de prophétisme exalté pour mon fragile équilibre fébrile —, c’est que Jean-Pierre Siméon n’était plus directeur du Printemps des Poètes depuis 2017 ! Aussi et joyeusement je m’ébahis : quelle lucidité ! et comme le hasard lui-même semble se réjouir de l’inspiration délicate et confiante de Jean-Pierre Siméon ! Avec deux ans d’avance il a prédit le thème du Printemps des Poètes sans en être ni aux commandes ni aux manivelles ! Cela est en soi merveilleux.


Là, ai-je aussitôt pensé rêveusement, tu tiens un homme et un poète dont la voyance confine à la divination et qui sait ? peut-être à la thaumaturgie ! Je ne serais donc pas étonné si, demain, grâce aux livres de Jean-Pierre Siméon et en particulier celui qui fait l’objet de ma chronique et pour lequel j’ai sacrifié un peu de l’argent qu’il me restait, non sans en être récompensé au final, je ne serais pas étonné, dis-je, si demain Jean-Pierre Siméon nous annonçait la bonne nouvelle, celle de la résurrection du peuple en même temps que la poésie retrouvée dans la liesse universelle… Toutes les perspectives convergent vers cette probabilité pour le moins surprenante, j’en conviens, mais encore plus certainement solide. Et je crois et je veux croire à titre personnel et en ma modeste qualité de poète citoyen, en l’accomplissement de la parole de Jean-Pierre Siméon, qui détecta la cause de la poésie perdue, qui diagnostiqua l’épouvantable mal dont le peuple est meurtri sous son regard de feu, qui a localisé l’emplacement de la poésie retrouvée, et qui ne manquera pas bientôt de rendre leurs saisons primesautières aux poètes, leur vigoureuse résilience aux peuples, et même de remettre d’aplomb et en pleine forme la poésie égarée sous toutes ses formes… 


J’en fait le pari, nous n’aurons pas vu fleurir trois saisons que ce moribond ne revive. 


Je veux m’en réjouir avec lui et je crie moi aussi : Levez-vous du tombeau ! 


Et que d’autres avec nous encore plus fort le fassent.


Lien vers la page de l’éditeur







lundi 8 février 2021

CRITIQUE : Greluchon par-devers soi

— Un phénomène de foire dans la littérature française —

Sur le récent et contemporain scandale d’un témoin de Jéhovah qui, pour les besoins de sa cause, prend à partie la littérature et l’opinion parce qu’il vise à édifier son lectorat, en vouant son existence aux sirènes gémoniaques de la critique la plus féroce, on n’a jusqu’à présent pas fait montre d’une grande curiosité à l’endroit du phénomène qui l’agite, car on agite désormais plus volontiers la tête en signe de désapprobation, au lieu d’agiter une lanterne en plein jour ; or notre énergumène catéchumène est lumineux. Il est brillant et nimbé de clarté. Pourtant, dans le périmètre époustouflant de ce soleil véridique, nul ne s’est arrêté, dans la course à la reconnaissance de la vérité, pour considérer l’Astre — ni le thème astral — autour duquel tourne chacun de ses affiliés par Soustraction : l’opinion va de révolutions passives en sidérations actives.

Être curieux repose toujours sur quelque questionnement, qui soulève notre curiosité avant toute question. Et sans plus dissimuler qui il est, demandons-nous plutôt ce que Maxence Caron n’est pas ou ce qu’il n’est plus. Non que nous insinuions que Maxence Caron ne soit plus lui-même. Lucifer l’embringue. Mais nous demandons, par souci de moralité :

— Maxence est-il un témoin scandalisé de l’enfouissement de Jéhovah par l’athéisme militant ? — Ou bien Maxence est-il un scandaleux témoin de Jéhovah, en partie victime d’incontinences judicatoires et d’une intransigeance des plus boursouflées ?

dimanche 7 février 2021

CRITIQUE : L’étiquette «Poésie»

Impression, soleil levant, Claude Monet, 1873


Le fait est éreintant. Ils voient, mais ne distinguent pas. Ils voient, mais ne regardent pas. Ils se montrent incapables de faire place à l’avenir, à ceux qui sont bienvenus. Ils dégoûtent même de lire, ils dégoûtent de l’art qui les nourrit, qui les élève, qui les honore. Leur plus récente  invention, après celle, historique, de la « mort de Dieu », en est la déclinaison sur le mode poétique : la fin et le dépassement du vers régulier.

Cette invention de pervers bavards et universitaires ne découle pas de la « mort de Dieu » tout sainement, tout naturellement, comme si, à la désolation universelle, succédait logiquement l’abandon de l’harmonie et du rythme : la foi eût déserté tout être, dont la poésie. Mais loin de la logique (qui évoquerait encore trop subtilement l’existence d’un « Principe »), l’idée proprement satanique, en dénigrant la pratique du vers régulier, c’est dire et faire : « Dieu est mort... ça n’aura pas suffi ! Inoculons le poison de l’anarchie dans le vers, espérons que ça nous suffira à gérer les fonds. » Ainsi le vers, devenu véreux par l’opération de discrédit jetée sur le vers régulier, repasse-t-il par les mêmes véreux qui passent pour être les poètes de leur temps. Sollers, par exemple, dans son prochain roman (à paraître chez Gallimard en 2021) reprend lui aussi, comme tout le monde, la litanie « Dieu est mort » : tel est le fonds de commerce permanent de la littérature contemporaine. Il est commode de faire « genre Dieu est mort », cela vous donne un genre « nouveaux poètes ». 

Cette ixième itération d’un préjugé littéraire, qui a décimé assez de forêts pour rendre l’atmosphère irrespirable, a remarquablement fini par révéler son fond. Une telle confusion, un tel acharnement de poètes contre la régularité de l’être, contre le sens de la vie, ne peut que déclencher le soupçon, un appel du pied au réalisme. Dans quelles misérables intrigues la poétique ne nous aura-t-elle pas plongés, tant et tant qu’on peut se douter qu’elle aussi manigance un roman. 

CRITIQUE LITTÉRAIRE : «Que reste-t-il de la poésie ?» de Dana Gioia


Dana Gioia : Que reste-t-il de la poésie ? 

traduit de l’anglais par Renaud Toulemonde, Editions Allia, 2021.

Ce court essai de l’écrivain et poète américain Dana Gioia, premièrement publié en langue anglaise en 1991, vient de paraître chez Allia en France et c’est une bonne idée.

L’intérêt premier de ce livre, c’est d’exposer la situation de la poésie en Amérique en des termes facilement transposables en France à notre époque. D’ailleurs, ignorant tout moi-même de l’état sociologique de la poésie américaine, je le reçois et le traite pour ce qu’il peut me dire non pas des États-Unis en particulier, mais de la poésie en général. Je suppose que cette lecture choquera quelques-uns, mais elle justifie en partie l’initiative éditoriale d’Allia en 2021 en France, où la place minuscule de la poésie dans la culture ne devrait pas permettre qu’on s’effarouche qu’un blogueur tel que moi prenne la substance d’un livre pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une vivification de l’esprit susceptible de profiter à tout le monde.

Sous la forme badine d’un debriefing dont les Américains ont le secret, l’auteur dénonce la spécialisation de la poésie, désormais affiliée aux cours universitaires de création littéraire. Donnés par des poètes institutionnalisés, pour un public toujours plus confidentiels de poètes et de moins en moins lus par le grand public, la poésie, selon l’auteur, se rumine dans l’entre-soi. « La poésie américaine est désormais l’apanage d’une coterie. » (Incipit, p. 7) Les revues n’intéressent plus que des poètes, eux-mêmes auteurs et lecteurs de poèmes, à peine le public cultivé. La professionnalisation des poètes fait de la poésie l’intérêt d’une petite communauté qui n’hésite plus à honorer les siens, parfois au détriment de la qualité intrinsèque des publications. Ainsi, la critique sincère n’étant guère plus produite, mais systématiquement bienveillante, on entortille la poésie dans le sirop de la connivence. La culture populaire tient la poésie pour morte, puisque dévitalisée, coupée de ses racines existentielles. 

mardi 20 octobre 2020

LECTURE : Histoires de Schtroumpfs

 

En 52 saynètes, les Schtroumpfs laissent découvrir au lecteur schtroumpfé par tant de drôlerie leur monde sympathique et inactuel. Pour une planche de Peyo je donnerais toutes les bandes dessinées, avec tout le respect que je leur dois. Un petit apprenti-schtroumpfeur passera des heures à deviner la langue des « misérables petits nabots bleus », comme disait d’eux l’horrible Gargamel. Le schtroumpfeur confirmé traduira la langue schtroumpf dans la sienne où il peut faire des progrès considérables, schtroumpfement recommandés partout où il schtroumpfera le change en devant se montrer éloquent. Les grands Schtroumpfs veilleront à user de diplomatie envers les petits liseurs lors de leur sevrage de la littérature schtroumpfesque, en raison de l’assuétude entraînée par le commerce avec l’univers Schtroumpf, qui est constitué d’incompatibilités schtroumpfestes avec notre code social.

Chaque planche est ornée d’un proverbe schtroumpf qui initiera l’enfant à la saynète lue, ainsi qu’à la pensée proverbiale humaine et au langage idiomatique.

Lien vers la page du site de l’éditeur :

dimanche 30 août 2020

Quatre vérités

La Création d'Adam (détail),
vers 1511, Michel-Ange


1. Dieu respire les athées. Ça se passe comme ceci : Dieu expire les athées, d’où leur confusion sceptique, puis Il les inspire, mais ces méchants ne le disent pas, ou ne le savent même pas. Ils sont le souffle cosmique qui insuffle à Dieu le culot de créer encore. Oui, les athées sont l’air que Dieu respire, et personne ne le sait.


2. Dieu boit les croyants. Pas jusqu’à la lie. La lie des croyants, c’est leurs croyances, et Dieu ne veut pas de ça, il ne boit que la foi. Les croyants désaltèrent Dieu, leur fraîcheur lui est agréable. Dieu est plus créatif lorsqu’il a bu, ses capacités sont maximales et Il ne déçoit jamais lorsque Il a bien bu. Les croyants sont l’eau que Dieu boit, les plus mystiques sont même le vin qu’Il débouche pour les grandes occasions. 


3. Dieu ne mange pratiquement jamais, comme les ascètes et certains fakirs. La seule fois où Il a pris un repas, c’était avant de créer le monde, Il a tout rendu et c’est ce qui a créé le monde. C’est pour cela qu’en respirant et en buvant, Dieu se suffit et suffit au monde, qu’Il continue de créer. C’est pour cela aussi que ce n’est jamais pareil, tout en gardant un air de déjà-vu. 


4. Dieu rêve des animaux et des plantes, lorsqu’Il dort. Les animaux et tout le reste sont le repos de Dieu. Les animaux le laissent tranquille au moins, ils font leur vie sans le déranger. Il trouve le calme dans la nature, qu’Il a créée d’abord pour eux, et Il attend de nous que nous respections leur silence et leur propriété. Les humains sont un souci permanent pour Dieu, Il aimerait bien que ce soit réciproque, alors parfois Il boit un grand coup et Il soupire en s’endormant.

jeudi 25 juin 2020

Un temps pour la grandeur

La Liberté éclairant le monde
New York




Il se pourrait que tout le drame de nos sociétés tienne en une erreur, et même en une phrase : nous voulons devenir plus forts trop tôt, avant de nous élever. Or, c’est le contraire qui serait bon. S’élever, puis seulement devenir plus forts, en vieillissant, comme les arbres. Une autre erreur, parente de la première, voudrait que nulle grandeur, nulle idée de hiérarchie, donc nulle élévation, ne soient permises. Mais là encore, il se pourrait bien que le but de l’éducation, la grandeur — puisqu’il ne s’agit pas de jouer des coudes ni d’assécher son voisin et de dicter sa loi aux autres —, soit d’amener les êtres à s’élever selon l’esprit, avec intelligence, à gravir l’échelle des valeurs. Tel l’arbre qui admire le ciel, le soleil, les étoiles ou les nuages, sans jamais ployer, accueillant dans ses branchages oiseaux, insectes, fleurs, et même poussières ; leur offrant un abri, un nid, un repas, la lumière, un promontoire où chanter ; ne devrions-nous pas aussi songer à notre élévation avant de prouver notre force ? Celle-ci n’est supérieure que dans la bien-nommée « force de l’âge », au moment de consolider tous les acquis de la grandeur. L’arbre, quand il ne grandit plus, quand il n’y pense même plus, doit lui aussi canaliser sa volonté de s’élever, puiser dans ses forces profondes, dans la terre : la vigueur de son tronc et de ses racines lui importent alors bien plus que la hauteur de sa ramure, de sa parure. Sa cime n’est-elle pas ce qu’il comporte de plus léger ? Il en irait de même pour les individus, s’ils consentaient à prolonger au-delà l’effort de leur éducation, au lieu de désirer la force et la suprématie par la force. S’il en est ainsi, qui donc a placé la croissance à l’envers ? Certainement pas la nature : les arbres ne poussent-ils pas à l’endroit ? Pour peu qu’on l’abandonne, la seule plante qui pousse au hasard, incertaine, sans loi naturelle ni considération de sa nécessité propre, c’est l’esprit des sociétés et des individus qui les composent. Pourtant l’esprit n’a pas toujours erré, livré à une croissance anarchique. Nous étions des cultivateurs, peut-être le redeviendrons-nous un jour. Se demander comment grandir, c’est poser la question depuis le commencement jusqu’à la fin du processus. Mais la vie de l’esprit fait trop rarement l’objet d’une affaire personnelle. La besogne, le labeur, passent avant tout le reste. La force de travail monopolise la « force de la nature », quand la vie de l’esprit suscite au mieux vagues et remous, mais surtout indifférence et mépris. On n’a plus le temps pour ça. Or, il n’est pas question pour un esprit de devenir plus fort avant d’avoir assez grandi. Alors, quand la contemplation des idées et la formation de l’esprit laissent place à la contemplation des villes et à la formation des travailleurs, il reste le spectacle de la volonté humaine : les tours, les usines, les routes, parfois les statues. Une volonté de grandeur aura employé les ressources de la force à refouler le besoin d’élévation dans ces figures en béton ou en acier. Il en va toujours ainsi : l’homme bâtit, à l’image de sa volonté première, des idoles qui deviennent un jour les témoins de sa grandeur ou de sa décadence — quand il ne les renverse pas pour en dresser de nouvelles.
 

mardi 17 mars 2020

Retrouvailles

Une pièce réunissant toilettes et cuisine 
dans une maison-cage à Hong-Kong,
National Geographic, Photographie de Benny Lam


Quel beau temps ! quelle tristesse !
J’ai parcouru des illusions, en riant !
Nous redescendrons en liesse
dans les rues, les yeux grands ouverts, ce printemps !



Quel beau temps ! quelle tristesse !
Qui vient à la télévision ? Déprimant !
Dans le vent, rue Jean-Jaurès,
nous serons tous un peu moins clairs, hors du temps !


Quel beau temps ! quelle tristesse !
Le soir est froid sur vos balcons, braves gens !
Hier il a plu, rien ne presse !
Goûtez ! le poème est amer, en tout temps !


Quel beau temps ! quelle tristesse !
Vivre librement est un don, le plus grand !
Mais nul ne tient sans l’ivresse,
sans sortir l’amour de l’enfer, très longtemps !