mercredi 23 janvier 2019

Où intervient la poésie ?

Image © David Rolland



Le degré moyen de la parole

Toute poésie a hérité d’un certain degré de style qu’elle maintient ensuite sur l’échelle de la parole, prête à en faire don comme d’une proie soumise au regard de ses lecteurs, y compris les plus pressés. Celle que je souhaite communiquer un jour aux lecteurs a été écrite dans le style « moyen », comme les océans abritent des poissons à des profondeurs moyennes, comme on peuple des villes de tailles moyennes, comme la plupart de nos véhicules sont faits pour couvrir des distances dites moyennes. Autrement dit, en voulant nommer une poésie « superficielle », on n’entendrait pas systématiquement sonner un reproche envers son éventuel défaut de consistance, mais aussi bien la formule générique pour nommer une poésie de la surface, de l’épiderme et du premier plan. On ne vanterait pas non plus, a priori, les mérites d’une poésie pour sa « profondeur » au seul prétexte qu’elle serait difficile, exigeante, recherchée, quand cela n’en dit pas moins l’enfouissement et la distance à parcourir afin de l’appréhender. Mais je voudrais encore, par cette épithète équivoque, nommer « moyens » des thèmes qui recèlent tout ce qui nous est – ou nous paraît – commun (ce qui n’exclut pas toujours le sublime) : Dieu, l’amour, la paix, le temps, l’espoir, pour évoquer les plus visibles. Si ce sont donc des thèmes de toujours, il reste qu’ils sont souvent difficiles. Le rôle de la poésie, à mon sens, c’est d’intervenir pour qu’ils soient vécus davantage comme sujets de pensées et d’expériences que comme sujets de complications avec suspension de la parole. Intervenir ? Pourquoi ? Auprès de qui ? Comment ? C’est ce que nous allons maintenant aborder successivement.



*



Un thème : l’amour

Le plus grand thème de la littérature sera toujours l’amour, car l’amour est avant tout une pensée, dont la littérature peut s’emparer par les mots. Les autres arts, pour évoquer l’amour, sont au second plan, bien qu’ils puissent accompagner ses manifestations. Lorsque Orphée descend chercher Eurydice aux Enfers, c’est sur la musique la plus subtile et la plus gracieuse, mais c’est encore guidé par les mots. Si dans tel ou tel poème un poète a traité d’un amour malheureux, il l’aura malgré tout jugé digne de poésie, car la beauté que l’amour peut contenir n’était pas réductible à son succès ou à son échec. La beauté, je la définirai comme toute chose chargée de perfection sans égard à son objet ; la beauté – à l’égal de la pensée qui se réfléchit, comme à l’égal de la parole d’autrui – serait ainsi la manifestation de l’altérité la plus complète, qui participe nonobstant de la réalité. À l’opposé, si on faisait le choix de montrer complaisamment, à l’exclusion de toute autre image du réel, une sorte d’amour qui ne se résume qu’à une morale de la réussite, on créerait lentement et sûrement un art à l’usage de l’espèce, un art darwinien, qui finalement abêtit. Ce serait alors, après la bêtise, un caractère morbide qui sèmerait innocemment la suspicion dans les consciences et attiserait notre mauvaise volonté : il viendrait mettre à mal la beauté, la vie, le rapport à l’autre et à la réalité. Un trait morbide – qui ne choisit pas toujours la dernière heure pour passer son souffle glacé sur nos existences affolées – plante parfois ses dents dans la jeunesse. Mais pourtant, selon Stendhal, « même les petits défauts de sa figure [chez sa maîtresse], une marque de petite vérole, par exemple, donnent de l’attendrissement à l’homme qui aime, et le jettent dans une rêverie profonde, lorsqu’il les aperçoit chez une autre femme… » (De l’amour, chap. XVII). — De manière moins visible mais parfois plus dérangeante, la folie, la psychiatrie, en marge de la raison et de la réputation courantes, constituent l’expérience morbide dont on revient, non sans mal, mais en éprouvant l’existence comme une seconde nature, peut-être parfois incertaine, mais durable et plus féconde qu’avant. La vie est partout à portée de nos gestes et de notre esprit, même sous son aspect tragique qui révulse et éloigne. Les êtres qui en restent marqués n’en sont pas moins beaux, ni moins vivants. Ils n’en sont même pas moins sages. C’est ainsi que je définis secondement la poésie comme étant la substance d’un devenir et comme l’état d’une pensée se vivant dans sa réalité tragique.



*



Lire quand on ne peut plus lire

Il est un troisième cas où la poésie intervient. Son idée implique qu’un poème comporte une rythmique et des sons harmonieux, soit des vers et des rimes. C’est la conception que j’en ai d’après mon expérience la plus courante ; ces vagues critères ne forment certes pas l’idée complète que je me fais de la poésie, mais ils la fondent certainement, et je crois ne pas être le seul à le reconnaître. La poésie n’existera et ne subsistera pas uniquement en restant une puissance d’évocation, reléguée à l’autre bout de la parole : il faudra bien la dire, la présenter. Mais mon propos n’étant pas de discuter les multiples aspects formels de la poésie, on m’accordera peut-être que la poésie première, dans l’ordre du temps, est formée et se forme par le goût pour la récitation. Qu’on s’appelât Boileau ou Villiers de l’Isle-Adam, qu’on soit élève de primaire, de sixième, ou qu’on se ressouvienne de son enfance, chacun ou presque a en mémoire, qu’il l’affectionne ou pas, le goût de réciter de la poésie. Or, l’accroissement de l’enseignement et de la diffusion des savoirs au siècle dernier masque un déficit de lecture, au moins de celle que, faute de mieux, je qualifierai de « préparée », comme peut l’être la lecture des livres de littérature. Le poème, – qui peut servir de support bien plus probant à une reconstitution de l’esprit de la lecture que tout texte en prose –, pour la simple raison qu’il est porteur de bien plus de contraintes formelles à longueur égale, soutient le regard et l’attention du lecteur démotivé, semble à première vue être le texte auquel il va le plus couramment se raccrocher. Si le rythme et les sons d’une lecture retiennent l’attention et forment la mémoire, qui se régénèrent pour former des lecteurs à un second, voire à un énième souffle, le poème en est le lieu, le support par excellence. Tout poème est une persévérance, avant d’être la persistance de quelque chose. Cette persévérance du poème prend corps dans la récitation, dont le recours à la mémoire indique la persistance. — J’ai connu des périodes où l’attention nécessaire pour lire me faisait, ou aurait voulu me faire défaut, et pendant lesquelles je m’emparais des classiques du théâtre en vers que sont Molière et, dans une mesure moindre à mon goût, Corneille et Racine, ainsi que de divers poètes, avec une prédilection pour la versification classique, particulièrement pour l’alexandrin et la rime, sans distinction particulière. Leur recours permet toujours d’ouvrir aux innovations et aux louables fantaisies, en créant des modèles lisibles et sans détour imitables. 



*



Force de la poésie : l’inspiration

Je voudrais ne pas négliger, en les mentionnant pour finir, deux aspects que l’on attend de toute poésie : l’inspiration et la personnalité. La plus grande force du poète demeure l’inspiration, qui le possède comme un souffle, comme le battement de l’Instant. — Je ne me considère pas comme un mystique de la poésie, comme le sont ses inconditionnels sous influence magnétique, mais j’en parle cependant parce que j’ai suivi mon parcours dans l’activité mystique de la lecture. Les personnes qui forment le public des lecteurs, ou que l’on nomme « liseurs », sont assez rarement, pris dans leur singularité, des mystiques en poésie. Ils existent, mais j’ai tendance à voir, en chacun de celles et ceux qui lisent, des dévots de la chose lire, des lecteurs religieusement attachés aux livres, qui accueillent favorablement les poèmes. Toutefois il y a des limites : d’après l’image qu’on en a couramment, on aime dans un texte poétique davantage la légèreté que la pesanteur (même quand celle-ci est éloquente), plus volontiers la gaieté que la tristesse (même quand elle est un authentique témoignage), plus souvent l’émotion que les glaciers de l’esprit philosophique (sans aller jusqu’à l’ignorance et l’indifférence réciproques entre poésie et philosophie). C’est du moins ce que j’ai constaté au fil du temps et au gré de mes communications occasionnelles et familières : le désir d’une poésie anodine, douce et insouciante, est et sera toujours possible et recevable. En réponse à ces attentes sublimatoires, et sans tenter de devancer ni l’opinion ni le goût de la poésie, nous lui souhaitons de vivre et redonner vie aussi longtemps que les poètes lui feront prendre corps, pas seulement, pas toujours, pas définitivement en lui imprimant un caractère et un ton aléatoires qui exigent péniblement d’être compris.


                    David Rolland, 

                    à Brest, janvier 2017, puis janvier 2019

samedi 19 janvier 2019

Quatrain express


Pour refaire sa vie dans une peau d’artiste, 

Recueillez votre cœur, reprenez la vie triste

Aux jardins de minuit où fleurissent les deuils,

Et dans de beaux habits, qu’un(e) ami(e) vous effeuille.

vendredi 11 janvier 2019

CRITIQUE LITTÉRAIRE : critique des critiques philosophiques



La vérité captive, DE LA PHILOSOPHIE, Maxence Caron, Éditions du Cerf, Ad Solem, 2009

CRITIQUE

L’idée de ce livre, unique, est plutôt facile à penser, ou bien peut-être pas. Si pour tel ou tel lecteur curieux sa réputation ne le précède pas, son épais volume le préviendra tout de suite : un bon millier de pages. Toutes les bonnes bibliothèques universitaires le possèdent, c’est un critère. Le plus important sera de lire la préface de 300 pages. L’auteur y expose son thème et sa philosophie première à grands renforts de saillies pantagruélo-caustiques, de propos néologico-lyriques, d’embardées transcendantalesques vers son Principe, avec une langue de feu que lui envieront bien des séraphins. Tous les secrets de la mysticologie maxencienne apparaissent dans cette prose de cœur, de chair et d’esprit. Il serait dommage de se priver d’une telle préface, car l’auteur y a déployé son grand art avec brillance, foudre, rage et clarté. 

lundi 7 janvier 2019

CRITIQUE LITTÉRAIRE : Quartier libre à la langue de Molière, Racine...




De quel amour blessée, RÉFLEXIONS SUR LA LANGUE FRANÇAISE, Alain Borer, Éditions Gallimard, 2014

CRITIQUE

Oui, c’est moi ! C’est moi ! Cocorico ! Sanitaires de la critique ! Parler droit, conférez-vous en le devoir ! Moi, ô moi, ta Muse, pourquoi, Français, m’as-tu abandonnée ? Je t’ai nourri. Au-delà de la tentation du vade-mecum, ce livre est un cri d’amour déchirant mais stratégiquement pensé et ordonné pour cingler l’écueil où la parlaison et l’écrivoiserie nous entraînent. Réac ? Que nenni, car de quel amour surpassé ! Néocons ? Fi d’un tel soupçon, car l’auteur m’a nantie de tous ses biens, et en enfer où je séjourne, j’ai grâce à lui l’agrément d’un certain confort. Je ne manque de rien pour survivre. Avez-vous lu un poème aujourd’hui ? Moi oui, le mien ! Castafiore, moi la langue française ? Oh écoutez, arrêtez votre mauvais esprit, et jouissez-moi un peu. Débutez-vous en me lisant ? Ce n’est pas désastreux ! Ni désespéré ! Mais regardez-moi autour de vous, je périclite ! Anglaise je fus ! Latine j’existe ! Grecque je professe ! Au-delà je crois ! Je serai moi demain. J’en pleurerais, et pourquoi ? Je suis comprise partout où on lit bien. Vous n’aimez pas mes voix ? Qu’attendez-vous pour me convoquer ? N’invoquez pas trop. Lisez. Ce livre est une pile de livres, un masse de pensées, une visite à mon chevet, une conversation avec moi. Avec vous ?

samedi 5 janvier 2019

Démissions


Je t’aime, oh oui je t’aime, ô mère, ô douce France !

Pas d’un amour heureux ou qui aime à outrance...

Trop de cœurs impossibles, d’esprits dépeuplés,

Tout de langueurs acides au ventre plombés,

Trop de béances vides, d’amour rejeté,

Hantent ton corps avide et mourant de beauté. 

Tant de cœurs impossibles, d’esprits dépeuplés,

Tant d’infamies passées dans le sang décuplées,

Écœurent les nations : écoute ton enfance !

Je t’aime, oh oui je t’aime, ô mère, ô douce France !

Poème d’amour


Grise mine, blanche en hiver, deviendra rose,

Si au premier jour de lumière un dieu dépose

Après l’ondée dans ses doux yeux bleus de velours,

Un bouquet composé aux couleurs de l’amour.


jeudi 11 octobre 2018

À monsieur et madame D.R.


L’instant où vous serez dans les bras l’un de l’autre, vous saurez que vous aurez la vie pour en parler, pour reconstruire, pour oublier, pour vous aimer, et votre vie sera faite de tous ces instants.
Avec humilité,

Sganarelle

lundi 8 octobre 2018

Où David réplique à la leçon de Roland

Roland Barthes 

« La langue, comme performance de tout langage, n’est ni réactionnaire ni progressiste ; elle est tout simplement fasciste ; car le fascisme, ce n’est pas d'empêcher de dire, c’est d’obliger à dire. »

Leçon inaugurale, Roland Barthes, Collège de France, 1977.


Maintenant, quoi qu’il en soit du contexte de cette phrase et ce qu’elle a pu signifier pour son auteur, ce n’est point la langue qui est fasciste, c’est l’Autre qui est totalitaire. Cela se sait, se ressent, à condition de l’avoir vécu en souffrant assez pour le comprendre. L’Autre, s’il ou elle vous prive de tout présent, de tout espace, de tout avenir, de tout partage, de toute parole, conduit au sentiment du solipsisme, le sentiment de n’être qu’à soi dans un monde fictif, absent. Le fascisme, on le verrait plutôt comme un fardeau qu’on n’a pas choisi de porter. Or qu’est-ce qu’une parole, qu’un geste, qu’un acte de présence, de charité et d’amour ? C’est tout ce que nous sommes libres de choisir. Est-on il ou elle, en retranchant sa propre parole du monde, qu’un autre, à soi-même présent, fait exister vaille que vaille ; en lui faisant porter le fardeau du silence qui le ruine ? L’être tout-silencieux n’est-il pas plutôt un dieu : tout silence, tout paisible et pacifique, et tout à fait « non-fasciste » ? Alors vouloir la paix et la liberté ce serait ça, se taire, rester absent, silencieux ? Être libre et en paix, ce serait ça, singer Dieu et ne pas lâcher un mot ? Certainement pas, mais s’il fallait faire face à ce dilemme, je préférerais devenir, que dis-je, être, un être en guerre, fasciste puisque je devrais porter ce nom, plutôt que d’abolir la parole de l’Autre et la mienne, plutôt que de rendre les seules armes que ma nudité me laisse. Être un homme, être une femme, c’est ne pas retrancher sa parole ni du monde, ni de l’autre, car c’est cette parole qui fait le monde pour l’autre. Et lorsque la manne tomba du ciel sur le peuple errant au désert, n’était-ce pas un miracle pour ces affamés ? Et la parole, à l’être qu’on a privé de l’entendre, de l’écouter, de la sentir, n’est-elle pas un miracle pour cet opprimé lorsqu’elle lui revient, comme un droit, et n’est-ce pas un devoir de s’y efforcer ? Il y a des miracles à la portée de chacun, chacune. La vie ne vaut d’être vécue sans amour. Le monde, lui non plus, n’a pas de sens sans parole, sans le don de la langue. L’autre, c’est le monde et la vie, c’est le monde vivant qui rappelle à quelqu’un que nous ne sommes rien l’un sans l’autre. 

jeudi 20 septembre 2018

Du consentement au don


Entre le consentement et le harcèlement, on peut dire qu’il y a une opposition. C’est l’opposition harcèlement / consentement. 

Suivez bien car je ne vais pas le répéter après sur Twitter.

mercredi 12 septembre 2018

L’avenir appartient aux vivants


Vierge en oraison vers 1480, Jean Bourdichon, 
© Musée des Beaux Arts de Tours





— Alors, on fait quoi ?
— Je ne sais pas.
— Mais comment on leur dit ?
— On leur dit que c’est fini.
— Ce n’est pas la fin, c’est...
— Oh, s’il-te-plaît, arrête avec ça, tu sais bien que je n’y crois pas. 
— On leur dit que c’est mort.
— Pas comme cela, ça exige du tact, voyons !
— De toute façon, tu sais comme moi que ça ne fera pas une ligne dans les journaux.
— Non, ça c’est sûr.
— Et qui va l’annoncer ?
— Quelqu’un de solide, concerné, un responsable.
— Toi ?
— Moi ? Et puis quoi encore !
— Tu es concernée.
— Pas autant que toi.
— Mais moi, je ne peux pas. En dévoiler la nouvelle doit revenir à un proche. 
— Comment ça ? Moi ? Proche ?
— Oui.
— Pas si proche, enfin !
— C’est agréable.
— Non, mais tu es simplement un ami.
— Je t’ai aimée, tu le sais.
— Malheureusement...
— Ne le dis pas, je sais bien... Je pense que c’est pour une femme.
— Quoi ?
— C’est une femme qui doit l’annoncer.
— Non.
— Je t’en prie, pour une fois.
— Bon... d’accord...
— Merci.
— Attends !

mercredi 5 septembre 2018

« Rien » entre nous, pensée de l'Interstice


Pour se prémunir contre la souffrance et le mal, les êtres humains se placent dans des situations (sociales, professionnelles) et dans des postures (intellectuelles, idéologiques) qui les coupent de la vérité, parfois de la réalité. Ces situations, en retour, engendrent le mal et la souffrance entre eux et autour d’eux, créent des dimensions improbables, des mondes chimériques, des apparences compliquées, telles les créations de dieux imparfaits, non pas issues de leur force, mais plutôt par faiblesse, tels des êtres dont la prudence, l’intelligence, l’expérience, leur dicteraient de se mettre strictement à l’abri d’un goût plus ample et plus facile envers la vie, envers les autres.

vendredi 24 août 2018

Comme un livre

Photo © David Rolland


Tous les matins me crient : « Debout, marchand de sable »

Je préfère rester au fond du lit, lové.

Mon seul bonheur est un rituel immuable :

Le jour croissant je lis, j’oublie de me laver.

Que m’emporte ton livre dans un bel élan,

Comme un souffle du vent parmi les conifères.

Ascenseurs de papiers, ou vieux de dix mille ans,

Les arbres rompent la monotonie sévère

Des sirènes du ciel, mondes, vaisseaux paisibles,

Allant de long en large et aussi en travers

Dans mon champ de vision : je guette la possible

Apparition de nefs venues d’une autre Terre.

Ton livre aurait sa place sur mon étagère.

J’avoue ma déception, mais je pense aux avions,

Dont le passage au loin suspend mon attention.

Ma rêverie prend fin, je bois ma cafetière.

En lisant dans le marc, je repense aux avions,

Dont le passage au loin suspend mon attention.

jeudi 23 août 2018

Mélancolie


Sur la porte d’entrée de la peur est inscrit :

« Tu te sens incapable de changer le monde,
               
Mais face aux angoissés, tu as surenchéri.
                      
Tu les as rétablis et depuis tu les sondes. »
                      
C’est le don imparti à l’être du pari.

mardi 21 août 2018

Poète, que veux-tu ?

Paul Celan (1920-1970)



LE CLIENT : Dieu a fait le monde en six jours, et vous, vous n’êtes pas foutu de me faire un pantalon en six mois. LE TAILLEUR : Mais, Monsieur, regardez le monde, et regardez votre pantalon. 


                                Le monde et le pantalon, 1945, Samuel Beckett


À quoi bon des poètes ? À quoi bon des maisons d’édition de poésie ? À quoi bon, si je ne peux jamais lire une nouveauté poétique qui rime à quelque chose ? Qui rime avec quelque chose ! S’il ne m’est jamais donné de lire ce que j’aimerais vivre écrit d’après un vivant ? Qui rime avec quelqu’un ! Laissons de côté la chanson populaire, il s’agit ici d’autre chose. Je viens de passer une petite heure à farfouiller dans les rayons de poésie d’une petite librairie, à la recherche de recueils de poètes contemporains. Jamais je n’ai pu découvrir, pas plus d’un quart d’instant, sans que la faute en soit aux libraires, la moindre harmonie, la moindre envie de musique, la moindre simplicité de dire, non pas celles des mots que nous pouvons tous avaler, mais celle du monde, non pas le monde, mais celui de tous ces poètes. La rime est un principe, l’affaire est entendue. Je ne peste pas contre le manque de principes, mais contre l’absence de tout principe poétique, qui ruine l’édition de poésie et la lecture avec. 

jeudi 16 août 2018

L'Ignorance


L’Ignorance est de la raison maquée

À de l’indifférence trop masquée

Par des jeux de séduction raplapla 

Torchés dans un : mon cœur est à Papa.


Flèche du désir


La pensée dans les mots est hallucination du sentiment de la verticalité éternelle.

Précaution première


Pour s’imposer et convaincre, il vaut mieux invoquer son ego que Dieu. Cela dégoûte plus et éloigne la suspicion que l’on soit fou. Car les hommes sont si terriblement jaloux et curieux qu’ils dépenseraient alors le néant plutôt que la vérité pour nous faire causer.

Quel destin aimer


A — Je construis mon monde comme un château de cartes. Quelqu’un le heurte et il s’effondre. Dois-je le recommencer à lidentique, tout reconstruire méthodiquement, au risque de le perdre à la première rencontre ; ou bien saisir une carte et interpréter mon destin ? Que faire alors, sinon me vouer à la contemplation ? — B — Mais les deux cas ne forment-ils pas qu’une seule perspective ? Le choix est-il distinct entre la reconstruction, pour édifier ; et l’étude, pour renforcer ses fondations ?

mercredi 15 août 2018

Aimer, mon amour


Aimer n’est pas souffrir de la fuite d’un être 

Aux pulsions vengeresses qui tuent le passé,

Aimer n’est pas souffrir de la fuite du temps.

Aimer c’est se réjouir de ne rien remplacer,

C’est la caresse d’un mourant qui va renaître,

Aimer c’est se réjouir d’un éternel présent.

Médecine du désespoir

Négatif du visage du linceul de Turin (1898),
© Photo Guiseppe Enrie, 1931.


Le désespoir prévaut,

Tout au fond des cerveaux.

Pour leur venir en aide,

Guérir d’une âme laide,


Assomption

Rire de soi un instant devant l’Éternel !

Le Christ ressuscité exauça tous les Il

Était une fois... dont on débattait des cils

Puis que chacun reniait en jaugeant des prunelles.

mardi 14 août 2018

Honte originelle


Adam et Ève1528, Lucas Cranach l’Ancien© Wikipedia 


A — Pourquoi les femmes que j’aime sont-elles nulles envers moi ? — B — Sans doute ont-elles peur, sans "ll", de se retrouver nues devant toi ?

Sonnet d’alerte


Le synopsis de ton désir

En cueillant les bouches ouvertes 

S’est incrusté comme une alerte 

Dans une armée sans avenir.

La beauté


Paul  en Arlequin, 1924, Paris, Pablo Picasso

La beauté est diseuse de présages

Jetés aux yeux des amants de passage.

Elle se rit des philosophes périlleux,

Qui nient sans voix le néant et les Dieux.


Le sens de la beauté réunit-il les cinq ?

Théorie laborieuse, utopies sur le zinc.

En cherchant ma beauté j’ai vu la tienne,

Sans exploser mais pour que la beauté advienne.

Son goût encor sauvage m’éconduit

Quand ma nature est sourde par ennui.

Alors je la menace en public de tout taire,


D’en venir au silence, ou aux faussaires.

lundi 13 août 2018

Communication à un éditeur

Cher ami, 

Comme chacun l’apprend un beau jour pour son étonnement personnel, dans la rigoureuse formation d’un auteur, le talent et l’identité vont de pair et sont façonnés d’une seule et même pièce. Les choses étant ce qu’elles sont, et le talent comme l’identité ne faisant pas exception à la règle, moins l’auteur tergiverse pour en donner la preuve, et plus son éditeur lui donne de garanties. J’en ai fait l’expérience avec le cas inverse, celle de ma propre personnalité éponyme d’auteur-poète malheureux, en donnant en veux-tu en voilà les signes les plus inquiétants de mes identités littéraires multiples, à un très brillant éditeur, qui ne manqua pas de relever aussitôt, à foison, les marques de talent avérées de ma trop géniale et malheureuse idée de la subjectivité, s’obligeant hélas du même coup, comme chacun pouvait s’y attendre en sa légitime immédiateté, à me mettre en demeure de pouvoir lui fournir la plus minuscule des garanties de ma solidarité, ce qui me plongea dans un abîme de perplexité vertigineux, en proie au doute affreux que jamais ma pièce ne gagnât en mon simple nom et à sa juste valeur l’estime du public cultivé. 

dimanche 12 août 2018

Empty song


Mon petit cœur is empty

Son écran rose affiche OVER

Après obsolescence du chargeur.

La substance du langage


Il se peut que la matière du langage travaille à fixer sa forme, celle des mots, mais pas – en toute rationalité – celle de l’esprit. Quand un Anglais pense ou dit : « the more », il ne s’ensuit pas qu’il pense au « morning », même si leurs signatures phonétiques se recoupent, et même quand leur enchaînement chronologique n’est pas éloigné ; car l’expérience des choses forge les esprits à s’adonner à la forme sans qu’ils ne s’abîment dans la matière. — De même, un Français qui pense : « le plus », ne pense pas nécessairement à « la pluie », à moins qu’il ne soit Breton. — Pourtant, le langage n’est pas purement utilitaire. Mais on l’emploie souvent trop précipitamment à des fins purement utilitaires de productivité, délaissant même sa rationalité, et plus encore ses ramifications inconscientes : cela explique bien des choses dans bien des domaines.

dimanche 8 juillet 2018

Improvisation sur l’esprit

Le Professeur Tournesol © Hergé - Moulinsart
via franceculture


Sans doute suis-je libre de corps.


Mais je ne suis pas sûr d’être libre d’esprit, et tous et toutes ne le sont probablement pas.


Premièrement, je puis (c’est un « je » générique, universel) me sentir prisonnier de Dieu, du destin qu’il m’impose, dont je conjecture l’existence. Mais plus j’aurai la bonne idée de Dieu (dieu d’amour et de paix), une idée universelle et créatrice de sa bonté, moins je croirai à une quelconque fatalité. Passons sur les conceptions qui font de Dieu un monstre, elles sont anthropomorphiques. Ainsi, Dieu ne serait pas la source de mon aliénation, mais bel et bien l’universel garant d’une liberté minimale. Il se peut, d’autre part, que je ne croie pas en Dieu. Cela suffirait-il à me rendre ma liberté d’esprit, à surmonter les forces qui m’entravent ? Non, car si Dieu n’existe pas, il est nécessairement non-agissant en tant qu’être, et toute la supposée nécessité qui émanait de son idée n’aurait jamais eu la moindre consistance, ni la moindre incidence sur moi. Serais-je dans l’erreur, si pourtant il existait, que ma liberté n’en serait pas plus aliénée par lui, car un être éternellement nécessaire n’a pas besoin de mon assentiment personnel pour être ce qu’il est. Fût-il impensé par moi ou impensable, non-reconnaissable, il n’en serait pas moins ce qu’il est intégralement pour lui, et il me garantirait là encore le minimum vital.

vendredi 1 juin 2018

De la supériorité de l’ÊTRE sur l’AVOIR (en abordant le DEVENIR)

Søren Kierkegaard (1813-1855),
par Niels Christian Kierkegaard, vers 1840



Il y a ÊTRE et AVOIR. ÊTRE nous pare de nos qualités les plus variées. Seul ÊTRE rend possible le DEVENIR. AVOIR comporte une logique binaire (avoir ou ne pas avoir) et numérale (avoir en quantité, ou en manquer).

dimanche 29 avril 2018

La recherche

Au dessus de la ville, 1914-1918, Chagall
 © 2004-2018 Russian Art Gallery




Ce jour-là, tandis que je marchais seul depuis un long moment, des milliers de corps ont croisé ma route au détour d’un champ de lilas. Les corps paraissaient calmes malgré leur voyage et la difficulté du chemin. J’arrivai à leur rencontre :

— D’où revenez-vous tous et toutes ?  

lundi 16 avril 2018

SEUL AVEC TOUS, suivi de : Ma propre vie

Affe mit Schädel, 1893, Hugo Rheinhold
Wikipedia, Image © Jfderry
 


L’esclave moderne est un individu esseulé. Sa solitude fait le bonheur des vendeurs de services, des commerçants, des médecins, des industriels innovants, des spectateurs qui ont tout gratuitement, et remarquez bien que je n’en traite aucun, parmi tous ceux-là, de véreux, de profiteur, de suspect. Rien n’est plus suspect que la solitude, aux yeux des curieux et des velléitaires de l’opinion qui se laissent acheter. Que fait-on de sa curiosité, que faire de ses opinions ? Bien des choses, bonnes et mauvaises, mais il y a une chose sujette à opinions, qui passe avant le reste, et que je veux trancher : ma solitude n’est pas à vendre. En dépit des apparences les plus sordides ou les plus pathétiques, je ne suis pas un vendu. Sous la peau des gens seuls, il y a une intériorité, que pour ma part j’extériorise par amour, désir et enthousiasme.

L’angle mort


Je parle à mon angle mort, tous sens écorchés vifs.

Dirigé vers le trésor de patience attentif

Dont je l’ai enveloppé, l’Angle de la Mort broie,

Nourri par la mélopée de mon doute qui croît.

La morve au nez l’angle meurt, dévaste mes projets.

Le doute y met de l’ardeur : et si rien n’était vrai ?

L’absence est un long chemin, Angle plein de sagesse ;

Les mots d’absent ne sont rien, s’ils ne sont des promesses.

mardi 3 avril 2018

Maître Oliver sur un grain de pollen

Image © David Rolland




Maître Oliver était gros comme tout l’Univers entier. Il était tellement gros qu’il aurait pu contenir à lui seul toutes les planètes, toutes les étoiles, toutes les galaxies et tout le vide qu’il y avait entre elles.


Le Maître de l’Univers vint à la rencontre de Maître Oliver, et puisqu’il le trouvait malheureux, il lui dit ceci : « Si tu continues à grossir, tu vas devenir encore plus gros que l’Univers, et nous serons si serrés qu’il risquera d’exploser. Écoute : je vais te donner une potion qui va te faire maigrir juste comme il faut pour que tu rétrécisses à l’échelle universelle. » Le Maître de l’Univers lui tendit un flacon, puis il retourna se promener dans l’Univers. Maître Oliver considéra le flacon, tout en se disant : « Hélas ! Si je pouvais maigrir, je trouverais peut-être un lieu où je serais chez moi. Là, peut-être, je ne gênerais plus personne ! » Car les galaxies, les étoiles et même les planètes avaient bien des fois remarqué que Maître Oliver les empêchait de circuler à leur gré, tant il était gigantesque et depuis si longtemps encombrant.


dimanche 1 avril 2018

Le philosophe



Je suis un albatros, tantôt lourd, tantôt libre.

Libre, lorsque j’écris, je vole sur la page...

 La pensée dans les mots, je tiens en équilibre,

Quand au ciel des idées je suis fou du langage.

jeudi 29 mars 2018

LA PHILOSOPHIE DANS LE CANIVEAU, ou : la schizophrénie en philosophie, I - Introduction


La schizophrénie embrouille les pensées des schizos, ce qui est un mal ; mais elle les empêche souvent de les communiquer, ce qui est parfois un bien. Si vous pensez que j’exagère, donnez-moi une seconde chance d’expliquer ma pensée : je ne suis peut-être pas le seul à l’envisager.


La schizophrénie empêche-t-elle les schizos de communiquer leurs pensées, ou bien embrouille-t-elle la communication en général ? La rend-elle plus compliquée pour tous ? D’abord, il faut remarquer qu’il y a des individus qui ne communiquent pas ou peu leurs pensées, sans qu’ils soient schizos. Ce n’est pas nécessairement la schizophrénie qui empêche quiconque de communiquer ce qu’il pense. Dans le cas des schizos, rien ne prouve que ce soit leur mal qui les empêche de se communiquer. Mais lorsque quelque chose embrouille la communication, quelque chose qui embrouille chaque esprit qui prend part à la communication, cette chose a-t-elle de près ou de loin une ressemblance avec la schizophrénie ? Pour répondre à cette question, nous aborderons tout à l’heure la schizophrénie par sa face conceptuelle, et elle est escarpée, mais pas autant que sa face empirique, qui elle aussi m’inspire, on s’en serait douté.

mardi 27 mars 2018

Juvénales


Les années passent mais ne se ressemblent pas...

Faut-il que mon cœur, las, leur emboîte le pas,

Et que lourd de regrets il s’éteigne avant l’heure...

Ou s’éveillera-t-il aux premières lueurs

De ta flamme, ô ami, qui m’apporte ici-bas...

Feux follets, esprit saint, rythme d’un cœur qui bat !

dimanche 25 mars 2018

Sans monde


Mon coeur évite de dormir.

La nuit, il est comme un nez de tapir,

À l’affût de la part de jour, de signes.

Mon coeur n’est pas à vendre, il n’est pas digne

De suivre la détresse du monde ;

Il est lumière sans monde.

Plus jeune, ensommeillé, distant, poli,

Le temps lui fut conté par l’oubli.

Plus vieux, marcheur infatigable et guerrier ;

À présent le sauveur de mes jours fériés :

Je l’aime comme on aime la lumière,

Qui soigne presque tout en plein hiver.