lundi 17 juin 2019

Animale


Anne est un éléphant tantôt blanc tantôt gris

Gris quand elle a bu trop de rhum : elle barrit


Souris-lui : ses yeux s’embuent, sa trompe se tord

et tu as réussi à l’effrayer à tort


Blanc quand elle se grime en bonhomme de neige

Pour l’hiver un manteau de cristal la protège


Voici la douce amie heureuse qui s’apprête

Poudrée elle est rêveuse, indécise, et ne jette


jamais tous ses amis sur une seule liste

alors elle est aussi un caméléon triste

mardi 4 juin 2019

L’invitation

Cygne


C’est un beau mariage
que celui du rire 
avec les larmes


et dans son sillage
enfants du désir
jetez les armes


Écrivez-moi sur un clavier
ô fous, ô rois, ô sans-papiers


Écrivez-moi où vous voudrez
je vous lirai sur le papier


Je trébuche sur mon crayon
et j’en bâtis des opinions


Si je le tenais mieux la page
serait tenue pour un ouvrage


qui se lirait sur ordonnance
délivrée en fin de séance


Écrivez-moi sur vos cahiers
sur votre temps mal employé


Ô fous
ô rois
ô sans-papiers


écrivez même avec les pieds !


mardi 14 mai 2019

Un temps pour tout

La tour — Tarot



Il y a, à l’œuvre dans la société, une horizontalisation des valeurs – propre à l’anarchisme –, qui montre – et qui entend bien montrer – que ses partisans se placent « à la base » d’une refondation des valeurs individuelles. « On est à la base ! » Ce cri de ralliement militant trahit non un désir de s’élever, mais de s’étendre. Pour penser et pour croire se situer à la base, aux fondements d’une société, il faut cultiver la défiance envers tous ceux qui, de générations en générations, de refondations en défaites, de ruptures en transmissions, ont cru, à bon droit, contribuer à renforcer ses fondations. La base, pour édifier, doit être solide. Si « l’ascenseur social est en panne », comme le veut l’antienne journalistique, il s’agit toutefois dans la société de quelque chose d’autre qu’un ascenseur qui élève : le soin de transmettre en vue d’édifier, le souci de pérenniser des valeurs bonnes, qui favorisent les initiatives et la conservation de l’espèce humaine, qui l’élèvent et qui la renforcent, qui la protègent, en lesquelles elle aime la vie. 

Mais une génération se dresse et proclame : « Nous sommes la base ! » Qu’elle vérifie premièrement que les bases n’ont pas déjà été posées et qu’elles sont encore solides. Parfois, un soutien, une unité de renfort est nécessaire pour consolider une base qui montre quelque signe de faiblesse. Ce n’est là qu’un modeste sacrifice en comparaison des efforts qui auront dû être consentis par des générations pour construire patiemment les bases, les fondations, ce qui fait tenir debout l’édifice. Refonder la base, au contraire, demanderait, avec un aplomb inouï, soit d’aménager un autre emplacement pour construire ailleurs, soit de détruire ou déconstruire l’édifice. Poser de nouvelles bases sur des bases anciennes et encore viables, c’est risquer de faire vaciller les fondations, la structure, l’ensemble, car on ne pose pas des bases sur des fondations. L’édifice exige de ses ouvriers aussi patients que géniaux la conservation, l’étude et l’élévation.

Mais l’édifice, au fil des siècles de sa construction, a atteint une dimension et une taille prodigieuses. Ses fondations, extrêmement larges et solides, sa hauteur, vertigineuse, font la fierté des individus qui le composent. Non sans vivoter sur les bases anciennes, ils sont grisés par la mémoire de leurs ancêtres, dont ils ressentent le légitime orgueil, et par l’avenir encore prometteur, dont ils pressentent la venue. Il faut le reconnaître, la difficulté, pour eux, ne consiste pas tant à aplanir le terrain, qu’à contempler, sans défaillir, l’horizon majestueux qui s’étend devant eux. L’horizontalité les saisit. La vision qu’il leur reste à inventer n’est pourtant plus si large, plate, géométrique, que haute, profonde, échelonnée, afin de mesurer la difficile beauté de l’édifice. L’heure n’est plus au compas, mais au sextant. Après tout, la grandeur participe de toutes les dimensions. 


La verticalité de l’esprit exprime un désir d’élévation qui succède à l’horizontalité de la volonté, cette volonté déjà ancienne qui a rendu possible la construction de l’édifice. L’horizontalité, qui perdure dans le regard de tous, est l’extériorisation de la volonté commune et mémorable, qui, pour se perpétuer, a l’obligation de se convertir aux profondeurs de la vision, de la création, de l’esprit. À l’heure actuelle, cette profondeur est encore malaisée, mal représentée et difficile à percevoir. Sur nos écrans, il arrive qu’elle passe ou se fasse passer pour une extravagance folle ou dangereuse, parfois les deux. Sa restitution impose, à la base de l’éducation, la confiscation ou la mise à distance des écrans, et l’instauration du « temps d’écran » pour tous les autres. Il y a un temps pour tout.

vendredi 3 mai 2019

Amis d’amour

      Annonciation de Cortone, 1434-1435, Fra Angelico (1395-1455) 


Toi mon amour, lis ce poème 


sur toi et moi, un joli thème

S’il sonne faux à ton cœur triste 

admire au moins l’air du choriste 


JE T’AIME INFINIMENT, JE T’AIME



Dans ce lieu triste à en mourir

l’amour perdu... qui va l’écrire ? 

C’est un don qui nous vient du ciel

Ne change rien, ta fin est belle


JE T’AIME AU-DELÀ DU DÉSIR



Nous renaîtrons de notre amour

nous serons unis pour toujours 

Chasseurs du temps, vainqueurs du mal 

ce n’est ni fou ni anormal


JE T’AIME EN ÉTERNEL RECOURS


Nous renaîtrons de notre amour

nous serons unis pour toujours 

mercredi 1 mai 2019

Fragrances nubiles


Serge Gainsbourg (1928-1991)
Louis-Ferdinand Céline (1894-1961)

Lorsque j’aurai fait place honnête dans mon cœur

j’aurai la qualité d’un Enfant devenu

un être qui regimbe à s’éprouver chenu :

je serai prêt, ô Conjugalité, Pudeurs...

Ça viendra bien... Mais comment devenir meilleur ?

Apprendre les Conduites des salons urbains ?

N’économiser rien ? Exceptons l’eau du bain

qui servira Trois fois ! Enfin ! Que je ressente

vos Hygiènes, Narcisses aux modes présentes !

De vos plus fats effluves gorgés d’encaustiques

je nous vengerai, Moi et ma Propriété !

Mon Égoïsme cher, décadent aux Sceptiques

édifiés par vos lais aux douceâtres beautés !

Je vivrai sale, et pas qu’un peu : dieu sans athées

personne n’oubliera ma propre Intégrité

Je vivrai sale et pauvre, Expert ès sociétés : 

L’argent n’a pas d’odeur... sauf pour vous, Créanciers !

Mon bonheur – s’il existe – abolira l’argent…

J’élève au Désespoir quelques fous qui m’admirent

dévoués au dur Métier du Bouc, Passion défen-

due par des Serfs, Censeurs que je fuis, Ô Satyres

aux Tisons tout fumants ! Ô trop saines Critiques !

Lustrales Fragrances ! Bistrez ! Cuistres comiques !

mercredi 23 janvier 2019

Où intervient la poésie ?

Image © David Rolland



Le degré moyen de la parole

Toute poésie a hérité d’un certain degré de style qu’elle maintient ensuite sur l’échelle de la parole, prête à en faire don comme d’une proie soumise au regard de ses lecteurs, y compris les plus pressés. Celle que je souhaite communiquer un jour aux lecteurs a été écrite dans le style « moyen », comme les océans abritent des poissons à des profondeurs moyennes, comme on peuple des villes de tailles moyennes, comme la plupart de nos véhicules sont faits pour couvrir des distances dites moyennes. Autrement dit, en voulant nommer une poésie « superficielle », on n’entendrait pas systématiquement sonner un reproche envers son éventuel défaut de consistance, mais aussi bien la formule générique pour nommer une poésie de la surface, de l’épiderme et du premier plan. On ne vanterait pas non plus, a priori, les mérites d’une poésie pour sa « profondeur » au seul prétexte qu’elle serait difficile, exigeante, recherchée, quand cela n’en dit pas moins l’enfouissement et la distance à parcourir afin de l’appréhender. Mais je voudrais encore, par cette épithète équivoque, nommer « moyens » des thèmes qui recèlent tout ce qui nous est – ou nous paraît – commun (ce qui n’exclut pas toujours le sublime) : Dieu, l’amour, la paix, le temps, l’espoir, pour évoquer les plus visibles. Si ce sont donc des thèmes de toujours, il reste qu’ils sont souvent difficiles. Le rôle de la poésie, à mon sens, c’est d’intervenir pour qu’ils soient vécus davantage comme sujets de pensées et d’expériences que comme sujets de complications avec suspension de la parole. Intervenir ? Pourquoi ? Auprès de qui ? Comment ? C’est ce que nous allons maintenant aborder successivement.



*



Un thème : l’amour


Le plus grand thème de la poésie sera toujours l’amour, car l’amour est avant tout une pensée, dont la poésie peut s’emparer par les mots. Les autres arts, pour évoquer l’amour, sont au second plan, bien qu’ils puissent accompagner ses manifestations. Lorsque Orphée descend chercher Eurydice aux Enfers, c’est sur la musique la plus subtile et la plus gracieuse, mais c’est encore guidé par les mots. Si dans tel ou tel poème un poète a traité d’un amour malheureux, il l’aura malgré tout jugé digne de poésie, car la beauté que l’amour peut contenir n’était pas réductible à son succès ou à son échec. La beauté, je la définirai comme toute chose chargée de perfection sans égard à son objet ; la beauté – à l’égal de la pensée qui se réfléchit, comme à l’égal de la parole d’autrui – serait ainsi la manifestation de l’altérité la plus complète, qui participe nonobstant de la réalité. À l’opposé, si on faisait le choix de montrer complaisamment, à l’exclusion de toute autre image du réel, une sorte d’amour qui ne se résume qu’à une morale de la réussite, on créerait lentement et sûrement un art à l’usage de l’espèce, un art darwinien, qui finalement abêtit. Ce serait alors, après la bêtise, un caractère morbide qui sèmerait innocemment la suspicion dans les consciences et attiserait notre mauvaise volonté : il viendrait mettre à mal la beauté, la vie, le rapport à l’autre et à la réalité. Un trait morbide – qui ne choisit pas toujours la dernière heure pour passer son souffle glacé sur nos existences affolées – plante parfois ses dents dans la jeunesse. Mais pourtant, selon Stendhal, « même les petits défauts de sa figure [chez sa maîtresse], une marque de petite vérole, par exemple, donnent de l’attendrissement à l’homme qui aime, et le jettent dans une rêverie profonde, lorsqu’il les aperçoit chez une autre femme… » (De l’amour, chap. XVII). — De manière moins visible mais parfois plus dérangeante, la folie, la psychiatrie, en marge de la raison et de la réputation courantes, constituent l’expérience morbide dont on revient, non sans mal, mais en éprouvant l’existence comme une seconde nature, peut-être parfois incertaine, mais durable et plus féconde qu’avant. La vie est partout à portée de nos gestes et de notre esprit, même sous son aspect tragique qui révulse et éloigne. Les êtres qui en restent marqués n’en sont pas moins beaux, ni moins vivants. Ils n’en sont même pas moins sages. C’est ainsi que je définis secondement la poésie comme étant la substance d’un devenir et comme l’état d’une pensée se vivant dans sa réalité tragique.



*



Lire quand on ne peut plus lire

Il est un troisième cas où la poésie intervient. Son idée implique qu’un poème comporte une rythmique et des sons harmonieux, soit des vers et des rimes. C’est la conception que j’en ai d’après mon expérience la plus courante ; ces vagues critères ne forment certes pas l’idée complète que je me fais de la poésie, mais ils la fondent certainement, et je crois ne pas être le seul à le reconnaître. La poésie n’existera et ne subsistera pas uniquement en restant une puissance d’évocation, reléguée à l’autre bout de la parole : il faudra bien la dire, la présenter. Mais mon propos n’étant pas de discuter les multiples aspects formels de la poésie, on m’accordera peut-être que la poésie première, dans l’ordre du temps, est formée et se forme par le goût pour la récitation. Qu’on s’appelât Boileau ou Villiers de l’Isle-Adam, qu’on soit élève de primaire, de sixième, ou qu’on se ressouvienne de son enfance, chacun ou presque a en mémoire, qu’il l’affectionne ou pas, le goût de réciter de la poésie. Or, l’accroissement de l’enseignement et de la diffusion des savoirs au siècle dernier masque un déficit de lecture, au moins de celle que, faute de mieux, je qualifierai de « préparée », comme peut l’être la lecture des livres de littérature. Le poème, – qui peut servir de support bien plus probant à une reconstitution de l’esprit de la lecture que tout texte en prose –, pour la simple raison qu’il est porteur de bien plus de contraintes formelles à longueur égale, soutient le regard et l’attention du lecteur démotivé, semble à première vue être le texte auquel il va le plus couramment se raccrocher. Si le rythme et les sons d’une lecture retiennent l’attention et forment la mémoire, qui se régénèrent pour former des lecteurs à un second, voire à un énième souffle, le poème en est le lieu, le support par excellence. Tout poème est une persévérance, avant d’être la persistance de quelque chose. Cette persévérance du poème prend corps dans la récitation, dont le recours à la mémoire indique la persistance. — J’ai connu des périodes où l’attention nécessaire pour lire me faisait, ou aurait voulu me faire défaut, et pendant lesquelles je m’emparais des classiques du théâtre en vers que sont Molière et, dans une mesure moindre à mon goût, Corneille et Racine, ainsi que de divers poètes, avec une prédilection pour la versification classique, particulièrement pour l’alexandrin et la rime, sans distinction particulière. Leur recours permet toujours d’ouvrir aux innovations et aux louables fantaisies, en créant des modèles lisibles et sans détour imitables. 



*



Force de la poésie : l’inspiration

Je voudrais ne pas négliger, en les mentionnant pour finir, deux aspects que l’on attend de toute poésie : l’inspiration et la personnalité. La plus grande force du poète demeure l’inspiration, qui le possède comme un souffle, comme le battement de l’Instant. — Je ne me considère pas comme un mystique de la poésie, comme le sont ses inconditionnels sous influence magnétique, mais j’en parle cependant parce que j’ai suivi mon parcours dans l’activité mystique de la lecture. Les personnes qui forment le public des lecteurs, ou que l’on nomme « liseurs », sont assez rarement, pris dans leur singularité, des mystiques en poésie. Ils existent, mais j’ai tendance à voir, en chacun de celles et ceux qui lisent, des dévots de la chose lire, des lecteurs religieusement attachés aux livres, qui accueillent favorablement les poèmes. Toutefois il y a des limites : d’après l’image qu’on en a couramment, on aime dans un texte poétique davantage la légèreté que la pesanteur (même quand celle-ci est éloquente), plus volontiers la gaieté que la tristesse (même quand elle est un authentique témoignage), plus souvent l’émotion que les glaciers de l’esprit philosophique (sans aller jusqu’à l’ignorance et l’indifférence réciproques entre poésie et philosophie). C’est du moins ce que j’ai constaté au fil du temps et au gré de mes communications occasionnelles et familières : le désir d’une poésie anodine, douce et insouciante, est et sera toujours possible et recevable. En réponse à ces attentes sublimatoires, et sans tenter de devancer ni l’opinion ni le goût de la poésie, nous lui souhaitons de vivre et redonner vie aussi longtemps que les poètes lui feront prendre corps, pas seulement, pas toujours, pas définitivement en lui imprimant un caractère et un ton aléatoires qui exigent péniblement d’être compris.


           Brest, janvier 2017, puis janvier 2019


           David Rolland

samedi 19 janvier 2019

Quatrain express, II


Pour refaire sa vie dans une peau d’artiste

Recueillez votre cœur, reprenez la vie triste

Aux jardins de minuit où fleurissent les deuils

Et dans de beaux habits, qu’un ami vous effeuille

vendredi 11 janvier 2019

CRITIQUE LITTÉRAIRE : critique des critiques philosophiques



La vérité captive, DE LA PHILOSOPHIE, Maxence Caron, Éditions du Cerf, Ad Solem, 2009

CRITIQUE

L’idée de ce livre, unique, est plutôt facile à penser, ou bien peut-être pas. Si pour tel ou tel lecteur curieux sa réputation ne le précède pas, son épais volume le préviendra tout de suite : un bon millier de pages. Toutes les bonnes bibliothèques universitaires le possèdent, c’est un critère. Le plus important sera de lire la préface de 300 pages. L’auteur y expose son thème et sa philosophie première à grands renforts de saillies pantagruélo-caustiques, de propos néologico-lyriques, d’embardées transcendantalesques vers son Principe, avec une langue de feu que lui envieront bien des séraphins. Tous les secrets de la mysticologie maxencienne apparaissent dans cette prose de cœur, de chair et d’esprit. Il serait dommage de se priver d’une telle préface, car l’auteur y a déployé son grand art avec brillance, foudre, rage et clarté. 

lundi 7 janvier 2019

CRITIQUE LITTÉRAIRE : Quartier libre à la langue de Molière, Racine...




De quel amour blessée, RÉFLEXIONS SUR LA LANGUE FRANÇAISE, Alain Borer, Éditions Gallimard, 2014

CRITIQUE

Oui, c’est moi ! C’est moi ! Cocorico ! Sanitaires de la critique ! Parler droit, conférez-vous en le devoir ! Moi, ô moi, ta Muse, pourquoi, Français, m’as-tu abandonnée ? Je t’ai nourri. Au-delà de la tentation du vade-mecum, ce livre est un cri d’amour déchirant mais stratégiquement pensé et ordonné pour cingler l’écueil où la parlaison et l’écrivoiserie nous entraînent. Réac ? Que nenni, car de quel amour surpassé ! Néocons ? Fi d’un tel soupçon, car l’auteur m’a nantie de tous ses biens, et en enfer où je séjourne, j’ai grâce à lui l’agrément d’un certain confort. Je ne manque de rien pour survivre. Avez-vous lu un poème aujourd’hui ? Moi oui, le mien ! Castafiore, moi la langue française ? Oh écoutez, arrêtez votre mauvais esprit, et jouissez-moi un peu. Débutez-vous en me lisant ? Ce n’est pas désastreux ! Ni désespéré ! Mais regardez-moi autour de vous, je périclite ! Anglaise je fus ! Latine j’existe ! Grecque je professe ! Au-delà je crois ! Je serai moi demain. J’en pleurerais, et pourquoi ? Je suis comprise partout où on lit bien. Vous n’aimez pas mes voix ? Qu’attendez-vous pour me convoquer ? N’invoquez pas trop. Lisez. Ce livre est une pile de livres, un masse de pensées, une visite à mon chevet, une conversation avec moi. Avec vous ?

samedi 5 janvier 2019

Démissions


Je t’aime, oh oui je t’aime, ô mère, ô douce France !

Pas d’un amour heureux ou qui aime à outrance...

Trop de cœurs impossibles, d’esprits dépeuplés

Tout de langueurs acides au ventre plombés

Trop de béances vides, d’amour rejeté

Hantent ton corps avide et mourant de beauté...

Tant de cœurs impossibles, d’esprits dépeuplés

Tant d’infamies passées dans le sang décuplées

Écœurent les nations : écoute ton enfance !

Je t’aime, oh oui je t’aime, ô mère, ô douce France !

Quatrain express, I


Grise mine, blanche en hiver, deviendra rose

Si au premier jour de lumière un dieu dépose

Après l’ondée dans ses doux yeux bleus de velours

Un bouquet composé aux couleurs de l’amour.


lundi 8 octobre 2018

Où David réplique à la leçon de Roland

Roland Barthes 

« La langue, comme performance de tout langage, n’est ni réactionnaire ni progressiste ; elle est tout simplement fasciste ; car le fascisme, ce n’est pas d'empêcher de dire, c’est d’obliger à dire. »

Leçon inaugurale, Roland Barthes, Collège de France, 1977.


Maintenant, quoi qu’il en soit du contexte de cette phrase et ce qu’elle a pu signifier pour son auteur, ce n’est point la langue qui est fasciste, c’est l’Autre qui est totalitaire. L’Autre, s’il ou elle vous prive de tout présent, de tout espace, de tout avenir, ou de tout partage, de toute parole, peut conduire au sentiment du solipsisme, le sentiment de n’être plus qu’à soi dans un monde fictif, absent. Le fascisme serait une autre chose, un fardeau que l’on n’a pas choisi de porter, que l’on se doit de repousser. Or qu’est-ce qu’une parole, qu’un geste, qu’un acte de présence, de charité et d’amour, sinon tout ce que nous sommes libres de choisir ? Est-on il ou elle, en retranchant sa propre parole du monde, qu’un autre, à soi-même présent, fait exister vaille que vaille ; en lui faisant porter le fardeau du silence qui le ruine ? L’être tout-silencieux serait à bon droit le dieu : tout silence, tout paisible et pacifique, patient et tout à fait « non-fasciste ». Être libre et en paix, ce serait ça, singer Dieu et ne pas lâcher un mot ? Apporter la paix et la liberté ce serait ça, se taire, rester absent, silencieux ? S’il fallait faire face à ce dilemme, préférer être en guerre, plutôt que d’abolir la parole de l’Autre et la mienne, plutôt que de rendre les seules armes que ma nudité me laisse, cela seul serait être un homme, être une femme, sans retrancher sa parole ni du monde, ni de l’autre, car c’est cette parole qui fait le monde pour l’autre. Et lorsque la manne tomba du ciel sur le peuple errant au désert, n’était-ce pas un miracle pour ces affamés ? Et la parole, à l’être qui est privé de l’entendre, de l’écouter, de la sentir, n’est-elle pas un miracle pour cet opprimé lorsqu’elle lui revient, comme un droit, et n’est-ce pas un devoir de s’y efforcer ? Il y a des miracles à la portée de chacun, chacune. Le monde n’a pas de sens sans parole, sans le don de la langue. L’autre, c’est le monde et la vie, c’est le monde vivant qui rappelle à quelqu’un que nous ne sommes rien l’un sans l’autre. 

jeudi 20 septembre 2018

Du consentement au don


Entre le consentement et le harcèlement, on peut dire qu’il y a une opposition. C’est l’opposition harcèlement / consentement. 

Suivez bien car je ne vais pas le répéter après sur Twitter.

mercredi 12 septembre 2018

L’avenir appartient aux vivants


Vierge en oraison vers 1480, Jean Bourdichon, 
© Musée des Beaux Arts de Tours





— Alors, on fait quoi ?
— Je ne sais pas.
— Mais comment on leur dit ?
— On leur dit que c’est fini.
— Ce n’est pas la fin, c’est...
— Oh, s’il-te-plaît, arrête avec ça, tu sais bien que je n’y crois pas. 
— On leur dit que c’est mort.
— Pas comme cela, ça exige du tact, voyons !
— De toute façon, tu sais comme moi que ça ne fera pas une ligne dans les journaux.
— Non, ça c’est sûr.
— Et qui va l’annoncer ?
— Quelqu’un de solide, concerné, un responsable.
— Toi ?
— Moi ? Et puis quoi encore !
— Tu es concernée.
— Pas autant que toi.
— Mais moi, je ne peux pas. En dévoiler la nouvelle doit revenir à un proche. 
— Comment ça ? Moi ? Proche ?
— Oui.
— Pas si proche, enfin !
— C’est agréable.
— Non, mais tu es simplement un ami.
— Je t’ai aimée, tu le sais.
— Malheureusement...
— Ne le dis pas, je sais bien... Je pense que c’est pour une femme.
— Quoi ?
— C’est une femme qui doit l’annoncer.
— Non.
— Je t’en prie, pour une fois.
— Bon... d’accord...
— Merci.
— Attends !

mercredi 5 septembre 2018

« Rien » entre nous, pensée de l’Interstice


Pour se prémunir contre la souffrance et le mal, les êtres humains se placent dans des situations (sociales, professionnelles) et dans des postures (intellectuelles, idéologiques) qui les coupent de la vérité, parfois de la réalité. Ces situations, en retour, engendrent le mal et la souffrance entre eux et autour d’eux, créent des dimensions improbables, des mondes chimériques, des apparences compliquées, telles les créations de dieux imparfaits, non pas issues de leur force, mais plutôt par faiblesse, tels des êtres dont la prudence, l’intelligence, l’expérience, leur dicteraient de se mettre strictement à l’abri d’un goût plus ample et plus facile envers la vie, envers les autres.

vendredi 24 août 2018

Rêverie

Photo © David Rolland


Tous les matins me crient : « Debout, marchand de sable ! »

Je préfère rester au fond du lit, lové

Mon seul bonheur est un rituel immuable :

Le jour croissant je lis, j’oublie de me laver


« Que m’emportent tes livres dans un bel élan

Comme un souffle du vent parmi les conifères ! »

Ascenseurs de papiers, ou vieux de dix mille ans

Les arbres rompent la monotonie sévère


Des sirènes du ciel, mondes, vaisseaux paisibles

Allant de long en large et aussi en travers

Dans mon champ de vision : je guette la possible

Apparition de nefs venues d’une autre Terre


« Ton livre aurait sa place sur mon étagère ! »

J’avoue ma déception, mais je pense aux avions

Dont le passage au loin suspend mon attention


Ma rêverie prend fin, je bois ma cafetière

En lisant dans le marc, je repense aux avions

Dont le passage au loin suspend mon attention

mardi 21 août 2018

Poète, que veux-tu ?

Paul Celan (1920-1970)



LE CLIENT : Dieu a fait le monde en six jours, et vous, vous n’êtes pas foutu de me faire un pantalon en six mois. LE TAILLEUR : Mais, Monsieur, regardez le monde, et regardez votre pantalon. 


                                Le monde et le pantalon, 1945, Samuel Beckett


À quoi bon des poètes ? À quoi bon des maisons d’édition de poésie ? À quoi bon, si je ne peux jamais lire une nouveauté poétique qui rime à quelque chose ? Qui rime avec quelque chose ! S’il ne m’est jamais donné de lire ce que j’aimerais vivre écrit d’après un vivant ? Qui rime avec quelqu’un ! Laissons de côté la chanson populaire, il s’agit ici d’autre chose. Je viens de passer une petite heure à farfouiller dans les rayons de poésie d’une petite librairie, à la recherche de recueils de poètes contemporains. Jamais je n’ai pu découvrir, pas plus d’un quart d’instant, sans que la faute en soit aux libraires, la moindre harmonie, la moindre envie de musique, la moindre simplicité de dire, non pas celles des mots que nous pouvons tous avaler, mais celle du monde, non pas le monde, mais celui de tous ces poètes. La rime est un principe, l’affaire est entendue. Je ne peste pas contre le manque de principes, mais contre l’absence de tout principe poétique, qui ruine l’édition de poésie et la lecture avec. 

jeudi 16 août 2018

L'Ignorance


L’Ignorance est de la raison maquée

À de l’indifférence trop masquée

Par des jeux de séduction raplapla 

Torchés dans un : mon cœur est à Papa

Flèche du désir


La pensée dans les mots est hallucination du sentiment de la verticalité éternelle.

Précaution première


Pour s’imposer et convaincre, il vaut mieux invoquer son ego que Dieu. Cela dégoûte plus et éloigne la suspicion que l’on soit fou. Car les hommes sont si terriblement jaloux et curieux qu’ils dépenseraient alors le néant plutôt que la vérité pour nous faire causer.

Choix de vie



A — Je construis mon monde comme un château de cartes. Quelqu’un le heurte et il s’effondre. Dois-je le recommencer à lidentique, tout reconstruire méthodiquement, au risque de le perdre à la première rencontre ; ou bien saisir une carte et interpréter mon destin ? Que faire alors, sinon me vouer à la contemplation ? — B — Mais les deux cas ne forment-ils pas qu’une seule perspective ? Le choix est-il distinct entre la reconstruction, pour édifier ; et l’étude, pour renforcer ses fondations ?

mercredi 15 août 2018

L’amour, l’amour


Qui n’aura pas souffert de la fuite d’un être ?

De pulsions vengeresses qui tuent le passé ?

C’est l’amour, il revient de la fuite du temps

Ce n’est personne, il n’a nul autre à remplacer

C’est la caresse d’un mourant qui va renaître

C’est goûter à la joie d’un éternel présent

Médecine du désespoir

Négatif du visage du linceul de Turin (1898),
© Photo Guiseppe Enrie, 1931.


Le désespoir prévaut

Tout au fond des cerveaux

Pour leur venir en aide

Guérir d’une âme laide


Assomption


Rire de soi un instant devant l’Éternel 

Le Christ ressuscité exauça tous les Il

Était une fois... dont on débattait des cils

Puis que chacun reniait en jaugeant des prunelles

mardi 14 août 2018

Honte originelle


Adam et Ève1528, Lucas Cranach l’Ancien© Wikipedia 


A — Pourquoi les femmes que j’aime sont-elles nulles envers moi ? — B — Sans doute ont-elles peur, sans "ll", de se retrouver nues devant toi ?

Sonnet d’alerte


Le synopsis de ton désir

En cueillant les bouches ouvertes 

S’est incrusté comme une alerte 

Dans une armée sans avenir