lundi 8 février 2021

CRITIQUE : Greluchon par-devers soi

— Un phénomène de foire dans la littérature française —

Sur le récent et contemporain scandale d’un témoin de Jéhovah qui, pour les besoins de sa cause, prend à partie la littérature et l’opinion parce qu’il vise à édifier son lectorat, en vouant son existence aux sirènes gémoniaques de la critique la plus féroce, on n’a jusqu’à présent pas fait montre d’une grande curiosité à l’endroit du phénomène qui l’agite, car on agite désormais plus volontiers la tête en signe de désapprobation, au lieu d’agiter une lanterne en plein jour ; or notre énergumène catéchumène est lumineux. Il est brillant et nimbé de clarté. Pourtant, dans le périmètre époustouflant de ce soleil véridique, nul ne s’est arrêté, dans la course à la reconnaissance de la vérité, pour considérer l’Astre — ni le thème astral — autour duquel tourne chacun de ses affiliés par Soustraction : l’opinion va de révolutions passives en sidérations actives.

Être curieux repose toujours sur quelque questionnement, qui soulève notre curiosité avant toute question. Et sans plus dissimuler qui il est, demandons-nous plutôt ce que Maxence Caron n’est pas ou ce qu’il n’est plus. Non que nous insinuions que Maxence Caron ne soit plus lui-même. Lucifer l’embringue. Mais nous demandons, par souci de moralité :

— Maxence est-il un témoin scandalisé de l’enfouissement de Jéhovah par l’athéisme militant ? — Ou bien Maxence est-il un scandaleux témoin de Jéhovah, en partie victime d’incontinences judicatoires et d’une intransigeance des plus boursouflées ?

Tous les moyens sont-ils bons pour témoigner de l’existence de Dieu ? 

Le syllogisme qui résume la poésie de Maxence Caron, sans qu’on sache trop quelle proposition est la majeure, laquelle la mineure, connait une conclusion certaine et consiste logiquement en celui-ci : Maxence Caron et Dieu se connaissent / or Dieu est une femme / donc Maxence Caron est infâme.

La réfutation de sa philosophie tient ma foi en une formule, qui est aussi la maxime de sa sagesse immarcescible : Deviens ce que tu es, pignouf. Chauffeur de salle philosophique, Fée Carabosse de la critique, Greluchon fréquente-t-il les auteurs qu’il trucide dans ses poèmes personnels ? Hélas ! Introduit dans le monde, Maximum Peccatum s’en repentira. Pour son salut, il se dit : « Pourquoi ne pas bricoler un ſyſtème avec les grandes gueules de la littérature philoſophique ? Confondues par le verbe maxencéen, elles lui ſerviraient de répétition générale avant l’Apocalypſe. »

Est-ce qu’un gloussant témoin de Jéhovah, qui va d’imprécations en anathèmes, qui se prend pour le bras vengeur et le fouet céleste du Seigneur, est-ce que ce témoin est le fidèle témoin agissant de ce qui lui fut donné à voir ? Trouvera-t-il d’autres témoins pour alléguer son témoignage, en s’obstinant à secouer les moribonds, à dévaliser les vivants, au nom de sa piété ? 

Si notre connaissance du maxencéisme reste parcellaire — j’en ai lu un millier de pages, contrairement à Greluchon, qui s’est contenté de se les procurer — ne doit-elle pas le rester ? Pourtant, je vois très bien où leur auteur veut en venir. 

Je vous salue Maxence
Pape éclairé de France
Ô Cornichon Céleste !
Juchés sur l’Everest
Nous scrutons votre Transe
Solide et Pure Absence
Virginal Palimpseste !
Ubiquitant à l’Ouest
À nul autre pareil,
Occultant le Soleil,
C’est la nuit jour et nuit
C’est le jour nuit et jour !
L’être bêle au berger
La verge aux Belles-Lettres
La rose à l’arrosé...
Maxence envoie tout paître !

Sans Dieu, Maxence Caron serait une erreur. D’où l’intérêt qu’il prend à faire de Lui le principal argument de sa philosophie. Et je confesse moi aussi, publiquement, que sans Dieu je ne serais pas crédible. Mais je ne crois plus en rien au monde, à présent et dans les circonstances qui sont les nôtres. Je conjure donc Maxence Caron de soutenir indéfectiblement la véracité de sa philosophie ; ou bien de confesser, s’il n’avait pas plus la foi en Dieu qu’un moucheron décérébré n’a de sens, qu’il n’est qu’un cagot écarlate agrippé à une lubie hallucinatoire qu’il exploite à des fins mercantiles, ou pour faire le beau en prétextant d’une belle âme. C’est pourquoi j’exige toute la vérité, si la tranquillité est à ce prix, car sans l’intégrité de Maxence Caron, si nous perdions une voix puissante, nous serions au moins en paix avec la société civile. Et nous voulons, avant tout, la paix, la vérité et l’amour, en n’usurpant jamais le nom de Dieu à des fins éditoriales. 

dimanche 7 février 2021

CRITIQUE : L’étiquette «Poésie»

Impression, soleil levant, Claude Monet, 1873


Le fait est éreintant. Ils voient, mais ne distinguent pas. Ils voient, mais ne regardent pas. Ils se montrent incapables de faire place à l’avenir, à ceux qui sont bienvenus. Ils dégoûtent même de lire, ils dégoûtent de l’art qui les nourrit, qui les élève, qui les honore. Leur plus récente invention, après celle, historique, de la « mort de Dieu », en est la déclinaison sur le mode poétique : la fin et le dépassement du vers régulier.


Cette invention de pervers bavards et universitaires ne découle pas de la « mort de Dieu » tout sainement, tout naturellement, comme si, à la désolation universelle, succédait logiquement l’abandon de l’harmonie et du rythme : la foi eût déserté tout être, dont la poésie. Mais loin de la logique (qui évoquerait encore trop subtilement l’existence d’un « Principe »), l’idée proprement satanique, en dénigrant la pratique du vers régulier, c’est dire et faire : « Dieu est mort... ça n’aura pas suffi ! Inoculons le poison de l’anarchie dans le vers, espérons que ça nous suffira à gérer les fonds. » Ainsi le vers, devenu véreux par l’opération de discrédit jetée sur le vers régulier, repasse-t-il par les mêmes véreux qui passent pour être les poètes de leur temps. Sollers, par exemple, dans son prochain roman (à paraître chez Gallimard en 2021) reprend lui aussi, comme tout le monde, la litanie « Dieu est mort » : tel est le fonds de commerce permanent de la littérature contemporaine. Il est commode de faire « genre Dieu est mort », cela vous donne un genre « nouveaux poètes ». 


Cette ixième itération d’un préjugé littéraire, qui a décimé assez de forêts pour rendre l’atmosphère irrespirable, a remarquablement fini par révéler son fond. Une telle confusion, un tel acharnement de poètes contre la régularité de l’être, contre le sens de la vie, ne peut que déclencher le soupçon, un appel du pied au réalisme. Dans quelles misérables intrigues la poétique ne nous aura-t-elle pas plongés, tant et tant qu’on peut se douter qu’elle aussi manigance un roman. 


Rien ne peut m’empêcher de mettre en doute le soi-disant pouvoir de la nouvelle poésie à évoquer la totalité de ce qui fait sens et qui est doué d’être.


Je ne suis pas formel, je suis réaliste. L’harmonie, le vers régulier, ne représentent pas, ne doivent pas former une représentation de l’existence de « Dieu-du-temps-où-on-y-croyait » ; et le vers libre ne représente pas formellement la « liberté », sous peine de représenter un art monumental de très mauvais goût.


Si le goût se forme par cristallisation, il se fige par uniformisation du style, et se perd dans la désagrégation des voix mal contenues, trop faibles et sans personnalité. Si rien ne vient contredire le goût dominant dans l’opinion poétique, il se gâte. La diversité permet que, la différence aperçue, elle enrichisse le regard et apprenne à vivre avec et autrement. Si on ne voit pas quelques unités de poèmes en vers réguliers se faire massacrer par des cohortes de vers libres, ce n’est pas parce que ça n’existe pas, mais parce que les éditions Couillebrand ont tout fait pour ne pas en publier. 



Incipit : Après le matraquage de la campagne promotionnelle « Dieu est mort », les éditions Couillebrand voulurent rentabiliser le fonds immense et millénaire de la poésie française. Les éditeurs censurèrent tous les nouveaux poèmes pour leur substituer une prose qui n’avait, sous bien des aspects, de « poésie » que l’étiquette. Couillebrand instaura l’usurpation de tous les titres poétiques en vigueur sous la bannière cauchemardesque de l’épouvantail « Rimbaud », le plus halluciné de tous les non-poètes (il eut au moins deux vies, dont l’une exprimait le refus de l’autre). Plus d’un siècle après lui, une pesante discrimination culturelle, antipoétique, domine les lettres françaises. L’imposture prospère sur le fumier de la « tradition » qu’entretiennent des versificateurs nostalgiques, dont les poèmes ne reposent sur nul autre vécu que la mémoire de leurs lectures des auteurs du passé. 


Il y a bien des contorsionnistes de la critique et du commentaire poétique pour signaler, par de grandes gestes anthologiques, que les rythmes et les sons, le « swing » et la voix, font de la poésie la sœur de la musique. Mais ces bons poéticiens, soit servent au système Couillebrand à enterrer les déchets poétiques du siècle, en stylisant leurs critiques jusqu’au dégoût d’y trouver rien de positif (tel était le cas de Henri Meschonnic), soit ne prennent part à la discussion que par vanité de créateur, en laissant entendre à demi-voix qu’au fond, après eux, selon toute probabilité, plus personne n’ira ressusciter le vieil alexandrin épuisé. Jacques Réda en est l’exemple, lui que Couillebrand n’a pas assez promu en livre de poche, pas récemment à ma connaissance, pour que la poésie musagète et son enjeu cosmique viennent déflorer les oreilles et dessiller les yeux d’un plus grand nombre d’épuisés, eux aussi, par la raréfaction éreintante du vers régulier. Ou comme un autre Jacques, du nom de Roubaud celui-là, qui a écrit le très remarquable La vieillesse d’Alexandre, sur fond de pessimisme rusé, en fréquentant malgré tout l’alexandrin et le sonnet, entre autres formes poétiques. De tels soleils ne mériteraient-ils pas un peu la fraîcheur des rayons de librairies ?


Pour finir, un mot d’amour : il est beau, mais un peu triste, que les poètes soient presque toujours des grands-pères, vénérables et bien-portants, mais dont l’exposition médiatique à un grand âge rend suspecte la volonté des éditions Couillebrand, qui pourraient bien, une fois de plus, faire accroire ainsi que la poésie est certes un belle et aimable vieille chose, qui porte en elle un fonds ancestral et mémoriel, que l’on doit respecter comme Couillebrand respecte mon porte-monnaie, mais qui a déjà vu passer le plus clair de ses jours, et qu’on ne devrait pas perturber plus longtemps avant qu’elle nous fasse un dernier et fragile salut du pied, en guise d’adieu poétique. À cet égard, la disparition d’Yves Bonnefoy, surmédiatisée par son versant poétique, a laissé l’impression d’un grand vide, d’un sombre cercle inversé, l’impression que c’était la poésie elle-même qu’on enterrait finalement. Là, Couillebrand avait trouvé un complice de choix dans la parole médiatique, dans la grande fossoyeuse d’actualités qui, rappelons-le, est à la poésie ce que l’eau est au feu. La poésie ne sert jamais si bien la presse qu’en la faisant bouillir.

CRITIQUE LITTÉRAIRE : «Que reste-t-il de la poésie ?» de Dana Gioia


Dana Gioia : Que reste-t-il de la poésie ? 

traduit de l’anglais par Renaud Toulemonde, Editions Allia, 2021.


Ce court essai de l’écrivain et poète américain Dana Gioia, premièrement publié en langue anglaise en 1991, vient de paraître chez Allia en France et c’est une bonne idée.


L’intérêt premier de ce livre, c’est d’exposer la situation de la poésie en Amérique en des termes facilement transposables en France à notre époque. D’ailleurs, ignorant tout moi-même de l’état sociologique de la poésie américaine, je le reçois et le traite pour ce qu’il peut me dire non pas des États-Unis en particulier, mais de la poésie en général. Je suppose que cette lecture choquera quelques-uns, mais elle justifie en partie l’initiative éditoriale d’Allia en 2021 en France, où la place minuscule de la poésie dans la culture ne devrait pas permettre qu’on s’effarouche qu’un blogueur tel que moi prenne la substance d’un livre pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une vivification de l’esprit susceptible de profiter à tout le monde.


Sous la forme badine d’un debriefing dont les Américains ont le secret, l’auteur dénonce la spécialisation de la poésie, désormais affiliée aux cours universitaires de création littéraire. Donnés par des poètes institutionnalisés, pour un public toujours plus confidentiels de poètes et de moins en moins lus par le grand public, la poésie, selon l’auteur, se rumine dans l’entre-soi. « La poésie américaine est désormais l’apanage d’une coterie. » (Incipit, p. 7) Les revues n’intéressent plus que des poètes, eux-mêmes auteurs et lecteurs de poèmes, à peine le public cultivé. La professionnalisation des poètes fait de la poésie l’intérêt d’une petite communauté qui n’hésite plus à honorer les siens, parfois au détriment de la qualité intrinsèque des publications. Ainsi, la critique sincère n’étant guère plus produite, mais systématiquement bienveillante, on entortille la poésie dans le sirop de la connivence. La culture populaire tient la poésie pour morte, puisque dévitalisée, coupée de ses racines existentielles. 


Sans doute l’essor d’Internet a permis, depuis la publication de ce texte, de transmettre potentiellement la poésie à un plus grand nombres de lecteurs.


Il manque sans doute aussi à cet essai des développements qui atténueraient son tour un brin caricatural, car s’il vise juste et touche souvent sa cible, ce tour d’horizon laconique, flegmatique, laisse un champ dévasté par le pessimisme de la concision, un pessimisme trompeur dans la mesure où tout semble normal si l’on n’y prend garde, tant l’aperçu semble impeccable. La synthèse critique a quelque chose de lénifiant malgré son coup pamphlétaire, qui semble nous dire : « Dormez braves gens, c’est la poésie qui passe... au prochain tour elle meurt ! » 


L’auteur, qui avec beaucoup de sang-froid prétend dominer son sujet, verse dans une analyse qui pèche par une vision trop verticale du pouvoir et du cercle des poètes universitaires et institués, tandis qu’une enquête plus étendue, un road-trip moins confiné qui explorerait les grands espaces poétiques et profonds de sa terre d’Amérique, l’aurait sans doute mené à trouver, du moins à chercher la poésie ailleurs que dans les seuls lieux qui l’estampillent. Ce défaut confère à sa critique un air aseptisé qu’il est le premier à dénoncer dans le monde universitaire. Mais sa brièveté ne passe pas à côté de l’essentiel. Dana Gioia est également conscient du rôle que doit jouer la poésie du langage et ceux qui la font : donner, au-delà des classes et des assignations, un sens à nos existences. Conscient de l’importance du langage dans la culture, il se prononce contre l’élitisme et le repli sur soi, en faveur d’une poésie qui se communique et se transmet.


L’essai se finit sur des propositions selon lui à même de sauver la cause de la poésie, en la faisant battre dans tous les cœurs et dans tous les esprits. Il prône donc la lecture publique, par les poètes, d’autres poètes qui leurs soient inconnus ; le décloisonnement des arts, en invitant notamment la musique à participer aux événements poétiques ; des critiques et articles aussi sincères que possibles, sous la plume des poètes, dans de multiples publications non spécialisées ; un appel à exclure de toute anthologie poétique les intérêts partisans ; et enfin, une proposition qui, contrairement à toutes les autres, va à rebours du sens communément admis par nos spécialistes français de poésie (qui depuis l’avénement du web ont largement mis à profit les autres propositions, le plus souvent en reproduisant les mêmes travers incriminés) : que prévale, en classe, la récitation sur l’analyse, en partant du principe que « les poèmes sont faits pour être lus, appris et récités » (p. 56). Cette proposition, qui a le don de me plaire, épouvantera peut-être des poètes et poéticiens  français encore en vie, qui se sont époumonés à refuser à la poésie la chance qu’on la récite. Mais Dana Gioia va encore plus loin, puisqu’il ose ce qui relève du blasphème, même ici, en affirmant que le « plaisir des mots » participe de la poésie, et même, au sujet de l’oralité : « Il se pourrait qu’elle détienne aussi les clés de l’avenir de la poésie », conclut-il. Il y a donc des raisons d’espérer.


Y’a-t-il un remède au mal ? Doit-on sonner l’alarme en faisant, pourquoi pas, résonner ce qu’il reste de poésie, là où nul ne l’attend, ni ne l’entend plus ?


À la question Que reste-t-il de la poésie ? (Can poetry matter ?, que j’aurais personnellement traduit par : Qu’importe la poésie ?), on pourrait répondre par une autre question : que faire de la poésie ? Des poèmes.... Ou encore : que faire à la poésie ? Une place...

 Lien vers la page du livre sur le site de l’éditeur Allia

mardi 20 octobre 2020

LECTURE : Histoires de Schtroumpfs

 

En 52 saynètes, les Schtroumpfs laissent découvrir au lecteur schtroumpfé par tant de drôlerie leur monde sympathique et inactuel. Pour une planche de Peyo je donnerais toutes les bandes dessinées, avec tout le respect que je leur dois. Un petit apprenti-schtroumpfeur passera des heures à deviner la langue des « misérables petits nabots bleus », comme disait d’eux l’horrible Gargamel. Le schtroumpfeur confirmé traduira la langue schtroumpf dans la sienne où il peut faire des progrès considérables, schtroumpfement recommandés partout où il schtroumpfera le change en devant se montrer éloquent. Les grands Schtroumpfs veilleront à user de diplomatie envers les petits liseurs lors de leur sevrage de la littérature schtroumpfesque, en raison de l’assuétude entraînée par le commerce avec l’univers Schtroumpf, qui est constitué d’incompatibilités schtroumpfestes avec notre code social.

Chaque planche est ornée d’un proverbe schtroumpf qui initiera l’enfant à la saynète lue, ainsi qu’à la pensée proverbiale humaine et au langage idiomatique.

Lien vers la page du site de l’éditeur :

dimanche 30 août 2020

Quatre vérités

La Création d'Adam (détail),
vers 1511, Michel-Ange


1. Dieu respire les athées. Ça se passe comme ceci : Dieu expire les athées, d’où leur confusion sceptique, puis Il les inspire, mais ces méchants ne le disent pas, ou ne le savent même pas. Ils sont le souffle cosmique qui insuffle à Dieu le culot de créer encore. Oui, les athées sont l’air que Dieu respire, et personne ne le sait.


2. Dieu boit les croyants. Pas jusqu’à la lie. La lie des croyants, c’est leurs croyances, et Dieu ne veut pas de ça, il ne boit que la foi. Les croyants désaltèrent Dieu, leur fraîcheur lui est agréable. Dieu est plus créatif lorsqu’il a bu, ses capacités sont maximales et Il ne déçoit jamais lorsque Il a bien bu. Les croyants sont l’eau que Dieu boit, les plus mystiques sont même le vin qu’Il débouche pour les grandes occasions. 


3. Dieu ne mange pratiquement jamais, comme les ascètes et certains fakirs. La seule fois où Il a pris un repas, c’était avant de créer le monde, Il a tout rendu et c’est ce qui a créé le monde. C’est pour cela qu’en respirant et en buvant, Dieu se suffit et suffit au monde, qu’Il continue de créer. C’est pour cela aussi que ce n’est jamais pareil, tout en gardant un air de déjà-vu. 


4. Dieu rêve des animaux et des plantes, lorsqu’Il dort. Les animaux et tout le reste sont le repos de Dieu. Les animaux le laissent tranquille au moins, ils font leur vie sans le déranger. Il trouve le calme dans la nature, qu’Il a créée d’abord pour eux, et Il attend de nous que nous respections leur silence et leur propriété. Les humains sont un souci permanent pour Dieu, Il aimerait bien que ce soit réciproque, alors parfois Il boit un grand coup et Il soupire en s’endormant.

jeudi 25 juin 2020

Un temps pour la grandeur

La Liberté éclairant le monde
New York




Il se pourrait que tout le drame de nos sociétés tienne en une erreur, et même en une phrase : nous voulons devenir plus forts trop tôt, avant de nous élever. Or, c’est le contraire qui serait bon. S’élever, puis seulement devenir plus forts, en vieillissant, comme les arbres. Une autre erreur, parente de la première, voudrait que nulle grandeur, nulle idée de hiérarchie, donc nulle élévation, ne soient permises. Mais là encore, il se pourrait bien que le but de l’éducation, la grandeur — puisqu’il ne s’agit pas de jouer des coudes ni d’assécher son voisin et de dicter sa loi aux autres —, soit d’amener les êtres à s’élever selon l’esprit, avec intelligence, à gravir l’échelle des valeurs. Tel l’arbre qui admire le ciel, le soleil, les étoiles ou les nuages, sans jamais ployer, accueillant dans ses branchages oiseaux, insectes, fleurs, et même poussières ; leur offrant un abri, un nid, un repas, la lumière, un promontoire où chanter ; ne devrions-nous pas aussi songer à notre élévation avant de prouver notre force ? Celle-ci n’est supérieure que dans la bien-nommée « force de l’âge », au moment de consolider tous les acquis de la grandeur. L’arbre, quand il ne grandit plus, quand il n’y pense même plus, doit lui aussi canaliser sa volonté de s’élever, puiser dans ses forces profondes, dans la terre : la vigueur de son tronc et de ses racines lui importent alors bien plus que la hauteur de sa ramure, de sa parure. Sa cime n’est-elle pas ce qu’il comporte de plus léger ? Il en irait de même pour les individus, s’ils consentaient à prolonger au-delà l’effort de leur éducation, au lieu de désirer la force et la suprématie par la force. S’il en est ainsi, qui donc a placé la croissance à l’envers ? Certainement pas la nature : les arbres ne poussent-ils pas à l’endroit ? Pour peu qu’on l’abandonne, la seule plante qui pousse au hasard, incertaine, sans loi naturelle ni considération de sa nécessité propre, c’est l’esprit des sociétés et des individus qui les composent. Pourtant l’esprit n’a pas toujours erré, livré à une croissance anarchique. Nous étions des cultivateurs, peut-être le redeviendrons-nous un jour. Se demander comment grandir, c’est poser la question depuis le commencement jusqu’à la fin du processus. Mais la vie de l’esprit fait trop rarement l’objet d’une affaire personnelle. La besogne, le labeur, passent avant tout le reste. La force de travail monopolise la « force de la nature », quand la vie de l’esprit suscite au mieux vagues et remous, mais surtout indifférence et mépris. On n’a plus le temps pour ça. Or, il n’est pas question pour un esprit de devenir plus fort avant d’avoir assez grandi. Alors, quand la contemplation des idées et la formation de l’esprit laissent place à la contemplation des villes et à la formation des travailleurs, il reste le spectacle de la volonté humaine : les tours, les usines, les routes, parfois les statues. Une volonté de grandeur aura employé les ressources de la force à refouler le besoin d’élévation dans ces figures en béton ou en acier. Il en va toujours ainsi : l’homme bâtit, à l’image de sa volonté première, des idoles qui deviennent un jour les témoins de sa grandeur ou de sa décadence — quand il ne les renverse pas pour en dresser de nouvelles.
 

mardi 17 mars 2020

Retrouvailles

Une pièce réunissant toilettes et cuisine 
dans une maison-cage à Hong-Kong,
National Geographic, Photographie de Benny Lam


Quel beau temps ! quelle tristesse !
J’ai parcouru des illusions, en riant !
Nous redescendrons en liesse
dans les rues, les yeux grands ouverts, ce printemps !



Quel beau temps ! quelle tristesse !
Qui vient à la télévision ? Déprimant !
Dans le vent, rue Jean-Jaurès,
nous serons tous un peu moins clairs, hors du temps !


Quel beau temps ! quelle tristesse !
Le soir est froid sur vos balcons, braves gens !
Hier il a plu, rien ne presse !
Goûtez ! le poème est amer, en tout temps !


Quel beau temps ! quelle tristesse !
Vivre librement est un don, le plus grand !
Mais nul ne tient sans l’ivresse,
sans sortir l’amour de l’enfer, très longtemps !

samedi 18 janvier 2020

PAROLES : N°4 « Autodélivrance »


Léo Ferré 

Lorsqu’en passant au rayon poésie :


— Regardez mon sac... vous voyez ?... j’ai rien volé... j’ai rien volé...

...

— Ah oui... effectivement !


Automne 2019, 
librairie Dialogues.

samedi 26 octobre 2019

PAROLES : N°3 « MDR »

Marcel Proust


— David, vous êtes un Allemand.
— Pourquoi alors ?
— Le masque, le masque !

2016, CATTP.