vendredi 24 août 2018

Rêverie

Photo © David Rolland


Tous les matins me crient : « Debout, marchand de sable ! »
Je préfère rester au fond du lit, lové

Mon seul bonheur est un rituel immuable :
le jour croissant je lis, j’oublie de me laver


« Que m’emportent tes livres dans un bel élan
comme un souffle du vent parmi les conifères ! »
Ascenseurs de papiers, ou vieux de dix mille ans
les arbres rompent la monotonie sévère

mardi 21 août 2018

Poète, que veux-tu ?

Paul Celan (1920-1970)



LE CLIENT : Dieu a fait le monde en six jours, et vous, vous n’êtes pas foutu de me faire un pantalon en six mois. LE TAILLEUR : Mais, Monsieur, regardez le monde, et regardez votre pantalon. 

                                Le monde et le pantalon, 1945, Samuel Beckett


À quoi bon des poètes ? À quoi bon des maisons d’édition de poésie ? À quoi bon, si je ne peux jamais lire une nouveauté poétique qui rime à quelque chose ? Qui rime avec quelque chose ! S’il ne m’est jamais donné de lire ce que j’aimerais vivre écrit d’après un vivant ? Qui rime avec quelqu’un ! Laissons de côté la chanson populaire, il s’agit ici d’autre chose. Je viens de passer une petite heure à farfouiller dans les rayons de poésie d’une petite librairie, à la recherche de recueils de poètes contemporains. Jamais je n’ai pu découvrir, pas plus d’un quart d’instant, sans que la faute en soit aux libraires, la moindre harmonie, la moindre envie de musique, la moindre simplicité de dire, non pas celles des mots que nous pouvons tous avaler, mais celle du monde, non pas le monde, mais celui de tous ces poètes. La rime est un principe, l’affaire est entendue. Je ne peste pas contre le manque de principes, mais contre l’absence de tout principe poétique, qui ruine l’édition de poésie et la lecture avec. 

jeudi 16 août 2018

Choix de vie



A — Je construis mon monde comme un château de cartes. Quelqu’un le heurte et il s’effondre. Dois-je le recommencer à lidentique, tout reconstruire méthodiquement, au risque de le perdre à la première rencontre ; ou bien saisir une carte et interpréter mon destin ? Que faire alors, sinon me vouer à la contemplation ? — B — Mais les deux cas ne forment-ils pas qu’une seule perspective ? Le choix est-il distinct entre la reconstruction, pour édifier ; et l’étude, pour renforcer ses fondations ?

mercredi 15 août 2018

Médecine du désespoir

Négatif du visage du linceul de Turin (1898),
© Photo Guiseppe Enrie, 1931.



Le désespoir prévaut
tout au fond des cerveaux
Pour leur venir en aide
guérir d’une âme laide
nous rendre intelligents
ne pas juger les gens
mieux vaut se comparer
— et sans désemparer —
à quelque grand vivant
qui fit en arrivant
sous une forme humaine
étrangère à la haine :
« Amis, dressez la table,
la mort n’est qu’une fable.
Ci-gît le moi profond
du désespoir-à-fond.
Écrivez-moi un livre
et je vous en délivre. »
Recueillons son sourire
dans le lire et l’écrire



mardi 14 août 2018

Honte originelle


Adam et Ève1528, Lucas Cranach l’Ancien© Wikipedia 


A — Pourquoi les femmes que j’aime sont-elles nulles envers moi ? — B — Sans doute ont-elles peur, sans "ll", de se retrouver nues devant toi ?

La beauté



Paul  en Arlequin, 1924, Paris, Pablo Picasso

Si la beauté diseuse de présages
se jette aux yeux des amants de passage


elle se rit des philosophes périlleux
qui nient sans voix le néant et les Dieux


— Le sens de la beauté réunit-il les cinq ? —
Théorie laborieuse, utopie sur le zinc


En cherchant la beauté je veux prier la tienne

sans exploser mais pour que ma beauté advienne


Son goût encor sauvage m’éconduit
quand ma nature est sourde par ennui


Alors je la menace en public de tout taire

d’en venir au silence ou aux faussaires


Extrait de Retrouvailles, de David Rolland (Éd. Le Nouvel Infini, 2019)

lundi 13 août 2018

Communication à un éditeur





Cher ami, 

Comme chacun l’apprend un beau jour pour son étonnement personnel, dans la rigoureuse formation d’un auteur, le talent et l’identité vont de pair et sont façonnés d’une seule et même pièce. Les choses étant ce qu’elles sont, et le talent comme l’identité ne faisant pas exception à la règle, moins l’auteur tergiverse pour en donner la preuve, et plus son éditeur lui donne de garanties. J’en ai fait l’expérience avec le cas inverse, celle de ma propre personnalité éponyme d’auteur-poète malheureux, en donnant en veux-tu en voilà les signes les plus inquiétants de mes identités littéraires multiples, à un très brillant éditeur, qui ne manqua pas de relever aussitôt, à foison, les marques de talent avérées de ma trop géniale et malheureuse idée de la subjectivité, s’obligeant hélas du même coup, comme chacun pouvait s’y attendre en sa légitime immédiateté, à me mettre en demeure de pouvoir lui fournir la plus minuscule des garanties de ma solidarité, ce qui me plongea dans un abîme de perplexité vertigineux, en proie au doute affreux que jamais ma pièce ne gagnât en mon simple nom et à sa juste valeur l’estime du public cultivé. 


Il arrive parfois que le temps, ennemi insidieux qui amenuise la bonne foi et la persévérance d'un auteur, fasse preuve de clémence et l’invite, aidé de ces deux vertus, à redresser la tête en le convertissant, par un heureux tour de force, à l’estime des autres en l’espace d’un instant. Il efface alors avec elles les réserves que l’éditeur formulait sur son compte, au moins à ce sujet. Je me réjouis avec paix et patience de la main secourable qui m’est tendue pour bondir hors de ma déréliction et ajouter à ma bonne foi et à ma persévérance envers l’éditeur, mes remerciements et mon soutien à son métier si beau.