dimanche 10 octobre 2021

NOUVELLE : L’église nouvelle


Église de Scrignac, en 2010, via Wikipedia



Au village de Scrignac, le matin du 15 juillet 2020, tous les habitants, à peine réveillés, relayèrent la nouvelle qui n’était, à ce moment-là, pour la plupart d’entre eux, encore ensommeillés qu’ils étaient par la nuit qui avait suivi les festivités, qu’une rumeur des plus cocasses et pour le moins déroutante. Mais tandis qu’une à une les familles déjeunaient et s’apprêtaient à sortir dans les rues du village, celles-ci connurent un afflux inhabituel pour un matin d’été, jusqu’à ce qu’un considérable attroupement se formât sur la place centrale. Agglutinés sur le parvis de Saint-Pierre, les villageois réunis dessinaient un demi-cercle, qui ressemblait à un croissant de lune, en regardant, éberlués, les yeux rivés devant eux, l’emplacement qui était vide. Ils devaient se rendre à l’évidence : l’église avait disparu. À l’endroit où, hier encore, s’élevait le saint édifice, il ne restait qu’un terrain sablonneux, immaculé, en tout point identique à celui que les jardiniers entretenaient alentour. Après quelques instants d’un silence marmoréen, à peine couvert par les murmures et les bruissements des témoins stupéfaits de cette diablerie, l’évènement commença à soulever un concert d’interrogations, qui fit rapidement place à un tonnerre d’indignation, d’autant plus que la disparition était parfaite, la réalité implacable, la vision aussi nette que possible.


Un homme bien connu des habitants de Scrignac, en la personne du maire, s’approcha du prêtre de la paroisse, qui priait en observant ostensiblement une attitude flegmatique, et lui adressa, déboussolé, ces quelques mots de solidarité :


— J’espère qu’il n’y avait personne à l’intérieur de l’église, pendant la nuit...
Le prêtre, offusqué, lui rétorqua :
— Pourquoi ? Pourquoi ?
— Parce que s’il y avait eu quelqu’un, il serait porté disparu.
— Mais non ! Mais non ! Bien-sûr qu’il n’y avait personne, c’est absurde de penser ça, voyons !
— On ne peut que s’en féliciter, conclut le maire, qui alla rejoindre ses conseillers.


La journée s’annonçait longue, mais déjà, les familles reprenaient leur routine, en s’efforçant d’oublier ce qui n’avait ni vraiment de nom ni de comparaison. Chacun était encore sous le choc, personne n’avait rien vu venir, et nul ne savait quoi penser. Devant l’impossible, l’irrationnel, l’absurde qui confine au mysticisme, nous sommes partagés entre un sentiment de crainte, un besoin d’effacement, et la recherche de la faute. À qui la faute ? Personne n’osait en parler. Des idées, on s’en fait toujours, mais quand survient un événement aussi fou que celui-ci, personne n’a l’audace de dire exactement ce qu’il pense. Du moins, pas immédiatement, pas avant le temps de la réflexion. Avec le temps, comme envers toute disparition, le deuil s’accomplit, quel qu’il soit, celui de son prochain, d’un parent, la mémoire d’un disparu, ou un monument, comme cette église, une tombe ensevelie, une adresse oubliée, une maison désertée avec ses quelques meubles, ses habitants, ses souvenirs, tout ça ressassé par les marées du temps, jusqu’à leur évanouissement dans l’océan du monde, jusqu’en nous-mêmes aussi. La mémoire, source de vie, reprend alors la parole, et ce sont des mots utiles, des signes d’humanité, des témoignages d’amour, qui restent après tout le reste.


Nombre de petits groupes, qui s’étaient déplacés pour assister au phénomène, tournaient progressivement le dos à l’église disparue, lorsqu’un enfant, un petit garçon d’environ six ans, qui avait échappé à la vigilance de ses parents, courut vers l’entrée du sanctuaire, nommée narthex, et se promena dans la nef en souriant, étrangement guidé par une intuition qui rend les jeunes enfants, en secret, plus grands que les adultes. En se dirigeant vers l’autel, il trébucha sans se faire mal, seulement étonné par l’apparente absence d’obstacle sur son chemin, alors qu’il avait réellement rencontré quelque chose d’invisible. L’enfant, devenu conscient de ce qui l’entourait, et mû comme par innocence en face du mystère qui se dissimulait à cet endroit, reprit son exploration et, prudemment, gravit les marches de l’autel. Il ne voyait rien autour de lui, mais pouvait sentir l’église, sa présence, immuable, dans l’espace et le temps, sa dimension propre, intégralement intacte, telle que personne avant lui ne l’avait perçue ni sentie. Les yeux sont le sens premier, à l’homme qui vit dans le monde, mais l’esprit est le premier mot qui traverse celui qui rencontre le sacré. Quand les mots deviennent sensés, la pensée, qui voit l’esprit, lui prête parole. L’esprit naissant dans cet enfant remplissait une église, lorsque sa mère, qui l’avait cherché, le vit, en suspens, semblant flotter à un mètre au-dessus du sable, comme un ange impassible. Et tout ce monde-là se tourna vers l’église. Et ils virent l’enfant. Ils ne purent rien dire, mais ils avaient soudain compris. Et tandis que l’angélus sonnait midi, leur vie reprit son cours, paisiblement, plus profonde et plus belle que jamais.

samedi 2 octobre 2021

NOUVELLE : Le Secret

 

Image © David Rolland



Lorsque le démon se pencha sur le cas de Bruno Loyreau, écrivain de son état, il choisit d’innover. En comparaison des mauvais traitements que les démons infligent habituellement à leurs victimes, il entreprit de faire mieux : plus vicieux, moins spectaculaire et résolument sur-mesure. 

*

En ouvrant sa boîte aux lettres un matin, Bruno Loyreau fut saisi d’un pressentiment : c’était le grand jour, le jour choisi par la chance pour lui apporter la bonne nouvelle, celle du succès de son manuscrit, après dix années infructueuses de tentatives de publication. Il s’empara du courrier des Éditions Couillebrand, qu’il attendait depuis trois mois, et rentra précipitamment le lire dans son appartement.


Monsieur Loyreau,
Nous vous remercions pour la confiance sans relâche que vous montrez à l’égard des Éditions Couillebrand. C’est non sans intérêt que nous avons pris connaissance de votre manuscrit La Césure.

Malheureusement, nous ne pouvons envisager de l’intégrer dans notre catalogue.
Salutations distinguées.

Ève-Renée de Prout-Prout.


Le démon se frotta les mains. L’interface truquée de son invention, qu’il avait mise en lieu et place de la réalité entre Bruno Loyreau et les maisons d’édition, fonctionnait à plein. L’apparence était parfaite : rien du réel ne transparaissait entre l’auteur et les éditeurs. Personne ne s’en apercevait. Les échecs d’aspirants à la publication étant monnaie courante, Bruno Loyreau se sentait incompris et s’endurcissait comme seuls les génies savent s’en accommoder. Jamais le pauvre écrivain n’aurait pu seulement se douter que son manuscrit avait été accepté depuis des lustres. Les éditeurs, qui s’étaient lassés depuis longtemps qu’un auteur si immodeste ne donnât aucune suite à leurs relances favorables, le tenaient simplement pour un doux rêveur ou l’un de ces plaisantins dont est remplie l’histoire de la littérature. 

*

Mais déjà Loyreau avait remis son ouvrage sur le métier, à l’affût de la moindre coquille, de la moindre faiblesse qui pouvait se nicher dans son roman La Césure. Il procéda à une dernière relecture avant d’envoyer son manuscrit à son éditeur préféré, le redoutable Brandon Marlou. Le démon ajusta plus finement l’interface trompeuse qui coupait du succès le jouet de son sadisme. Mais l’éditeur, qui reçut pour la onzième fois le même manuscrit, commençait à flairer qu’il y avait un loup. Un détail le préoccupait : comment ce génie de Loyreau pouvait-il méconnaître toutes ses lettres positives, ses coups de fil joviaux, depuis dix ans jour pour jour, et lui infliger pour la énième fois de feindre le jobard, l’impétrant, le soumis, laissant croupir son chef-d’œuvre dans l’anonymat le plus médiocre ? Est-ce qu’il le prenait pour un con ? Moi, on ne me prend pas si longtemps pour un con, pensa Brandon Marlou. Je vais enquêter un peu sur ce Loyreau de merde... Et qu’il me foute la paix avec son satané roman ! 

*

Bruno Loyreau rentrait chez lui ce soir-là après une journée de travail à la bibliothèque d’étude. Brandon Marlou l’attendait. 

— Bonsoir... Bruno Loyreau je présume ? 

— Oui !

Mais le démon, qui guettait leur rencontre, déploya son interface piégée en un rien de temps pour tromper l’éditeur, qui crut entendre : « Non ! » et répliqua aussitôt : 

— Excusez-moi, c’est une erreur.

Loyreau, lui aussi, avait reconnu le célèbre éditeur. Interloqué, il pensa que l’autre lui parlait de son manuscrit. Mais pourquoi se serait-il alors déplacé pour lui dire : « c’est une erreur... » ? 

— Vous êtes Brandon Marlou, n’est-ce pas ? 

— C’est moi. 

— J’admire beaucoup votre travail. En particulier l’édition complète des études de H.G. Simpson sur la symbolique de la rature dans les écritures gnostiques au IVe siècle.

— Je vous en remercie chaleureusement ! Je n’en ai pas beaucoup vendu en dix-sept ans. Vous êtes un fin connaisseur. 

— Vaguement... Disons que je m’y intéressais beaucoup avant d’abandonner ce sujet pour me lancer dans un roman... hélas !... Dix ans de ma vie... L’avez-vous lu au moins ?

— Peut-être, quel est son titre ?

— Le Secret, Monsieur Marlou, Le Secret. Dix ans de ma vie. J’y travaille encore, Monsieur Marlou. Bonne soirée.

Et Marlou le regarda entrer dans son immeuble en se demandant qui pouvait être ce drôle de type. Mais instinctivement, il le rattrapa de justesse et lui fit :

— Attendez ! Faites-moi entrer, je serais curieux de lire votre manuscrit.

*

Le démon s’épuisait en raison de la sagacité de Brandon Marlou. Il avait péniblement usé la plupart de ses sortilèges pour seulement altérer l’ouïe de l’éditeur, qui se révélait plus coriace que prévu. En outre, il avait dû improviser ce titre de substitution Le Secret, qu’il n’aimait pas, sans compter les efforts auxquels il allait devoir consentir pour réécrire le texte entier en espérant tromper la vigilance de l’éditeur. Tout cela lui annonçait un sombre présage : la fin de ses droits sur l’auteur. 

*

En pénétrant dans l’appartement de Loyreau, Marlou faillit s’évanouir. Une odeur immonde empestait l’atmosphère. Mais, se dit-il, l’auteur semblait n’en rien remarquer.

— Installez-vous confortablement dans le salon, M. Marlou, je vais chercher le manuscrit dans mon bureau. 

Il revint aussitôt avec les feuillets en main et présenta La Césure à l’éditeur, qui suffoquait sans pouvoir se calmer.

— Vite fait alors, ça p... euh, ça promet !

Il lut la page de titre. En effet... Le Secret... mmmh... Il parcourut quelques pages, qui lui parurent dignes d’intérêt. Mais il éprouvait une telle nausée qu’il dut dire à Loyreau :

— Laissez-moi ce texte, je le lirai à tête reposée. Il se pourrait qu’il m’intéresse au plus haut point. Là, je dois vraiment y aller. 

— Gardez-le. Je n’en ai plus besoin. Dix ans de ma vie. Je n’attends plus rien. Au revoir, cher Brandon. 

Vraiment bizarre ce type, songea Marlou en sortant de l’immeuble. Par curiosité, il regarda l’interphone et distingua, parmi tous les noms des résidents, celui de Bruno Loyreau. Il rentra chez lui en se jurant d’éclaircir définitivement ce mystère.

*

Adossé au siège de son bureau, au milieu des volutes de fumée d’un cigare, Brandon Marlou séchait. Rien ne concordait. Pour lui, l’auteur du Secret n’était pas celui de La Césure. Le Secret était un plat roman des plus ennuyeux, qui ne tenait pas ses promesses et comportait de multiples et invraisemblables maladresses, tandis que La Césure, qu’il tenait là devant lui, demeurait l’impérissable chef-d’œuvre qu’il avait toujours été. Pourtant, il en était convaincu, c’était bien Bruno Loyreau qu’il avait rencontré ce soir-là. Pourquoi l’auteur, si doué, avait choisi ce texte médiocre au titre banal, et pourquoi un pseudonyme d’auteur aussi absurde ? Des canulars, l’histoire de la littérature n’en manquait pas, mais d’aussi absurdes, Marlou n’en connaissait guère. Il ne restait qu’une seule explication : Loyreau était authentiquement fou. Il était possédé par une sorte de démon qui lui faisait sciemment rater, avec la plus grande maîtrise et le plus grand sérieux, tout ce qu’il entreprenait dans le monde. Brandon Marlou avait connu des auteurs. Des timides, des gâteux, des maladroits, des insupportables, des reclus. Mais quand il tenait un texte de cette envergure, il lui était impossible de le laisser passer. Loyreau, il en était maintenant persuadé, était un détraqué, un nombriliste contemplatif en mal d’amitié. L’éditeur allait employer la ruse pour attirer l’auteur dans son plan en le prenant par les sentiments. De cette façon, il n’en doutait pas, il parviendrait à le ramener doucement à la raison.

*

Le mois suivant, on sonna un matin à l’interphone de l’écrivain. 

— Bruno ! C’est Brandon. J’ai trouvé en tout point formidable votre manuscrit. Je veux le publier. 

— Mais comment...

— La seule chose qui me gêne, c’est le titre. Ce n’est pas qu’il soit mauvais, mais pour vous assurer le succès, il manque quelque chose, une accroche aux lecteurs.

— Bon, et vous verriez quoi à la place ?

— Un titre plus fort, plus tranchant. Que diriez-vous de... La Césure !


Il se fout de moi... soupira Loyreau en raccrochant.


mercredi 29 septembre 2021

COMMUNIQUÉ : ultimatum à l’Antéchrist

Nietzsche à Turin
Image David Rolland (via Procreate)




Aujourd’hui, dernier jour de l’an 133 du faux calendrier.


La guerre à la guerre a assez éprouvé la guerre dans ses fondements. Avant-hier, au sens légendaire de l’histoire, nous la poussâmes dans ses retranchements, c’était au temps du siècle 1 de la guerre à la guerre, celui du 20e siècle, le plus malheureux, celui du Mal absolu et de la grande politique.




Notre cause, la guerre à la guerre, ne doit pas oublier pourquoi elle a lutté. Par un retour sur soi, elle doit demain renverser le cours de cette histoire et annoncer son nom au monde de la guerre jusque parmi les siens : la Paix.




« Guerre à la guerre ». C’est sous cette maxime que la paix a fait œuvre de guerre et de résistance. Elle doit demain revenir à sa cause première, à son œuvre principale, à sa profonde motivation.




Vous, qui cherchiez la paix sur Terre, vous l’avez retrouvée, vous l’allez reconnaître, vous savez la faire. Ce jour 1 de l’an 134 sera en même temps le dernier du calendrier de l’Antéchrist. C’est aussi avec lui que la guerre à la guerre, que la paix a combattu en son temps. Ce temps est révolu. Le calendrier chrétien va reprendre ses droits sur l’écriture de la paix. Dès maintenant vous pouvez aller en paix, vous pouvez l’écrire en paix, la guerre est suspendue, elle veut connaître ses derniers soubresauts avant sa fin. L’histoire veut continuer sans elle, la paix est redevenue sa cause première.




Dans cette histoire plus haute, le monde nouveau est plus grand qu’il ne l’a jamais été jusqu’à ce jour de paix.




Brest, 29 septembre 2021, pour la fin de l’inversion de toutes les valeurs.

Manifeste pour l’esprit

Simone Weil (1909-1943)



Je souhaiterais, dans cet article, pointer l’existence d’un questionnement qui, dans le féminisme contemporain, n’a pas encore été abordé au cours du débat qui anime la société actuellement. 

Les féministes, pour autant qu’elles veulent l’égalité, sont des humanistes. Dans le cas contraire, ce serait un renversement des rapports de domination hérités du patriarcat qui mènerait, depuis notre époque remuée, à la situation inverse, diamétralement opposée à une autre époque, dont la reconnaissance nous ferait encore défaut. On dirait, par exemple : « Vu la domination des femmes, nous vivons un XVIIe siècle inversé. » 

Mais les féministes veulent l’égalité, le féminisme est un humanisme. C’est reconnaître déjà que son but n’est pas atteint, que demeurent des inégalités en faveur des hommes. Mais y’a-t-il des inégalités qui se manifestent en faveur des femmes ? Je ne parle pas des inégalités de nature qui demanderaient des révolutions inouïes pour être renversées, tel que l’enfantement pour les hommes. Laissons cela au cinéma, à la fiction, car le besoin de fiction nourrit l’imaginaire, qui en retour fertilise la réalité. Or j’entrevois une pratique, qui se vit à la fois sur le mode réel et sur le mode imaginaire, et qui pâtirait grandement d’être considérée fictive. Cette pratique, c’est l’esprit. L’esprit individuel, l’esprit commun, l’esprit des sciences et des lettres, ont ceci en commun de marquer une limite entre l’ignorance et le savoir. L’esprit, pour exister, doit faire l’objet d’une recherche. C’est ce qui explique qu’il n’est jamais acquis immédiatement : qui croirait être pur esprit prouverait tout le contraire. L’esprit se définit par la participation qu’il sollicite et l’ouverture qu’il permet, par la recherche et par la découverte de créativité, de culture, de mémoire et de partage. Dans le féminisme, qui est le problème qui nous occupe donc, son esprit se distingue à plusieurs égards de celui pour lequel manque un équivalent masculin. Le« masculinisme » n’est guère un terme employé ni revendiqué, et pour cause : personne n’en veut. Cela atteste la force d’adhésion et de ralliement de l’esprit féministe. Bien des hommes ont compris qu’ils devaient être féministes pour survivre. 

En terme d’esprit, le féminisme est jeune. À peine plus d’un siècle. En revanche, ce qui caractérise les hommes et les femmes depuis toujours sous le vocable humains, c’est leur esprit commun. Si l’esprit des hommes domine les siècles, les millénaires diront certains, nul ne sait si cette domination s’est faite selon la nature. Pour ma part, j’aurais tendance à penser qu’il n’en est rien, qu’en des temps immémoriaux hommes et femmes vivaient égaux et heureux selon leur être, dans un équilibre de nature et d’humanité. À présent, sans que la domination masculine soit complètement surmontée, l’esprit dominant est un esprit féministe. Et ce qui renforce sa domination, c’est le peu d’exemples d’esprit féministe qu’offre l’histoire. C’est en même temps la raison de la colère féministe, et sa force. Elles ont peu de modèles, elles créent ex nihilo des valeurs, librement, selon leur volonté et leur inspiration, selon les évènements. Non qu’elles créent la nécessité essentielle de leur esprit, qui leur est fatalement antérieure, mais elles l’expriment nécessairement de tout leur être. Mais cet esprit inédit dans l’histoire a un revers : la vision opaque, la confusion de qui est privé d’exemples passés, sans compter l’impossibilité commune de connaître l’avenir. On assiste donc à une liberté, une créativité et une domination sans partage de l’esprit du féminisme. 

Pour les hommes, il en va tout autrement. Non seulement les hommes contemporains se voient dominés par l’esprit féministe, mais ils ont, de surcroît, bien des exemples historiques d’hommes et d’esprits masculins d’une grande diversité. Et ces exemples, qui peuvent devenir des modèles, ou des sources d’étude et d’inspiration, des nourritures spirituelles, des guides ou des ennemis historiques, tous ces exemples les dominent à leur tour. Dans la grande et longue histoire, les hommes ont dominé : guerres, travaux d’envergures, hommes de pouvoir, clercs, scientifiques, philosophes, et, dans une moindre mesure, artistes. Presque tout ce qui a nourri l’esprit historial était masculin. Or les modèles importent grandement dans la constitution de l’esprit commun et individuel. On ne peut pas connaître les sciences sans étudier leur histoire, etc. Les choses se passent comme si la plupart des repères masculins étaient dominants et dominateurs, pour les hommes comme pour les femmes, sans que ces dernières les reconnaissent pour esprit. Les hommes seraient voués à être dominés par l’esprit commun, masculin et féminin. Mais il faut peut-être, pour comprendre ce qui a lieu, délaisser désormais le terme de « domination », pour lui préférer ceux de transmission, de mémoire et de culture. Car l’esprit n’aura pas le choix s’il veut survivre : il devra faire corps avec l’ennemi, plus seulement l’affronter. 

En conclusion, j’aimerais ajouter un mot sur ce qui occupe mon temps agréable : la philosophie. De Socrate au vénérable Jürgen Habermas, une chaîne quasi ininterrompue de philosophes masculins s’est exprimée. Bien ou mal, utilement ou non, clairement ou obscurément, telles ne sont pas mes questions du jour. Je dois dire que cette quête de l’esprit, qui donne de l’intérêt à la philosophie, est passionnante. Et je ne connais rien qui soit plus spirituel que de lire des livres en devenant moi-même des bribes d’untel et de tel autre, comme un arbre où grouillerait un écosystème varié et fécond : 

le tronc chrétien, socratique et kierkegaardien, 

les branches des philosophies allemandes et grecques, 

les feuillages français, 

les amitiés vivantes et dialoguantes, 

les oiseaux de jour comme de nuit, 

les papillons du hasard, 

les abeilles et les bourdons romanesques, 

la floraison de la sagesse que je cherche encore… 

Je souhaite donc dire aux féministes : lisez les philosophes, femmes et hommes. Bien que ces derniers monopolisent vingt-cinq siècles d’entretiens, ils n’ont eu qu’un infini en partage, un seul. L’éternité de la pensée dans laquelle nous vivons tous est bien plus grande encore, à condition de la nourrir aussi de leurs richesses. — Et si les livres du premier et du dernier d’entre eux croisent votre route, laissez-les dialoguer ! Vous en oublierez jusqu’à la dernière actualité, jusqu’à votre fatras, vous en oublierez où vous êtes !

mardi 28 septembre 2021

ROMAN : Rêver debout, de Lydie Salvayre, L’AVENIR DE L’EXISTENTIALISME




Poème de la foi : la communication par la lecture.


Le principe de la lecture de Don Quichotte est simple et tient en un syllogisme :


Don Quichotte a une âme.

Or, l’âme existe.

Donc, don Quichotte existe.


Peu importe que ça soit faux, cela marche avec le roman.


Miguel de Cervantès a élevé l’écriture au rang de pure création littéraire. Il est le père de tout existentialisme littéraire. 


Lydie Salvayre l’a compris. 


Nul avant elle n’avait montré qui et où était l’incarnation du saint esprit depuis la venue de Jésus. Cervantès est le premier écrivain classique, honnête homme, depuis ceux qui ont écrit les quatre évangiles. Mais Cervantès le confesse habilement : il ne comprend plus sa créature. Elle prend rapidement son indépendance, vit et meurt, avant de régner à la gauche du saint esprit — jusqu’au roman de Lydie Salvayre. Il y eut, après Cervantès, des hommes droits qui furent écrivains gentilshommes. Deux, ou trois en réalité, jusqu’à la création de Lydie Salvayre. Après elles, d’autres viendront, femmes et hommes. Il existe beaucoup, beaucoup de mystères dans les livres. Tout lecteur de don Quichotte me comprendra. Toute lectrice me comprendra.


Lien vers la page de l’éditeur


lundi 27 septembre 2021

Pourquoi les fous

Nietzsche, Munch 



Pourquoi les fous sont-ils les vrais originaux ? 
Ceux qu’on appelle « fous » naissent deux ou trois fois
Le commun des mortels renaît aussi parfois
après un long tunnel, mais plus souvent là-haut

Les fous (entendez « fous tel qu’on aimerait l’être »)
Sont nés, comme beaucoup, à la maternité
Quand ils en ont assez, quand ils veulent renaître
ils vont à l’hôpital qu’ils louent à la nuitée 

Mais les fous vont plus loin ; lorsqu’ils rentrent chez eux
leur vie nouvelle est un miracle, ils sont au centre
Les fous, qui en ont vu assez, veulent renaître 

Après tout, c’est leur droit, « À soi-même son maître »
Tout le monde peut l’être, il suffit d’une idée 
ils vont à l’hôpital qu’ils louent à la nuitée 



mercredi 22 septembre 2021

CHRONIQUE : Le Platon des mirlitons

  

 

Si donc un homme en apparence capable, par son habileté, de prendre toutes les formes et de tout imiter, venait dans notre ville pour s'y produire, lui et ses poèmes, nous le saluerions bien bas comme un être sacré, étonnant, agréable ; mais nous lui dirions qu'il n'y a point d'homme comme lui dans notre cité et qu'il ne peut y en avoir ; puis nous l'enverrions dans une autre ville, après avoir versé de la myrrhe sur sa tête et l'avoir couronné de bandelettes. 

(Platon, République, Livre III, 398)





Poésie, où vas-tu ? Poète, que fais-tu ?

La critique la plus éparse et la plus crasse vous requiert.


Toute la profession était convoquée. Le procureur se présente, ébouriffé. Tout le monde embrasse son voisin. Le procureur, ému, déclare à l’assemblée :


Je suis l’humour, d’une charité prodigieuse, 

qui provoque le rire et les aveux de l’hypocrite.

Poète, il est mort le printemps !


J’entends ta langue poétique au devenir philosophique, elle est réglée comme du papier à musique, j’entends. J’entends qu’on dit aussi beaucoup de mal à ton sujet. J’entends grincer les arts désaccordés. Il y a parmi vous force salauds. Exemple : le salaud qui a pris le parti de la rime... C’est un mauvais parti de droite !


J’aperçois maintenant quelque part, dans le fond, sans audace, la nostalgie qui abat tant d’alexandrins, à faire soupirer d’ennui nos plus grands mètres...


Avancez à la barre, grand-mère, doucement...


Je n’y arriverai jamais !


Votre absence n’en sera que plus éloquente.

vendredi 10 septembre 2021

LECTURE : Jacques Prévert vu par Michel Houellebecq

Jacques Prévert, 1961, dans le film Mon frère Jacques, Pierre Prévert
 
(source Wikipedia ©Jacqueline Prévert) 
Creative Commons

Jacques Prévert 

d’après le texte de Michel Houellebecq :
Jacques Prévert est un con
,
Interventions, Flammarion, 2020


— I —
ANALYSE


Trop de grands cons ont pignon sur rue dans les Lettres
pour que je n’en fasse la lecture aux toilettes...
me disais-je, bien accroché à ma tablette
lisant, lorsqu’un nouvel effort fit reparaître...

Interventions 2020 de Houellebecq 
où, paraît-il, « Jacques Prévert était un con » !
Je cite : « Jacques Prévert est quelqu’un dont on
apprend des poèmes à l’école »... Est-ce que qu-

elque style le gêne dans l’enseignement ?
La poésie n’est-elle réservée qu’aux grands
cons d’une époque dont Houellebecq est le nom ?

Tout est bon dans l’école, et la bonne parole
et d’y retourner apprendre la concision :
Le poète Prévert est appris à l’école


 

— II —

 SYNTHÈSE 


Houellebecq a écrit : Prévert était un con
Le poète Prévert est appris à l’école
Il aimait les oiseaux, les fleurs, les vieux symboles
Il était plutôt libre et j’ai plutôt raison

Moi, j’ai honte à y lire ses bourgeois cochons
ses jolies filles nues sorties des années folles
ses bambins immoraux nés des rues, nés des viols
ses curés négateurs, impeccables félons

La critique historique infirme ses clichés
L’intelligence aussi, qui manque aux débauchés
à tous ceux partisans de la Fraternité

Prévert en était un, c’était un libertaire
À sa littérature des facilités
on peut préférer Robespierre — ou Baudelaire

jeudi 29 avril 2021

LECTURE : Quart livre des reconnaissances, de Jacques Réda, LE BON POÈTE

 



Quart livre des reconnaissances, Jacques Réda, Éditions Fata Morgana, 2021



Réjouis-toi, poésie ! 

Jacques Réda publie.


Le Quart livre des reconnaissances est l’un des rares livres, l’un des seuls, en 2021 et au-delà du temps, qui réveillent le lecteur de poésie égaré ou déçu par la production moderne. 


Le Poète, fidèle à sa Muse, a su marier la forme et le fond dès les premières pages, qui s’ouvrent sur les Fragments d’une épopée du mètre avec la suite Le Roland sérieux : 


I

Décasyllabe est le vers féodal 

Du preux qui tient ferme sa Durandal


Entièrement composé de vers de dix syllabes et traitant des origines de la langue littéraire française, ce poème fourmille d’intentions, de trouvailles et de rimes, d’allusions et d’évocations historiques qui en font, outre une parodie tardive de la chanson de geste, une lecture chantante, une coupe légère qui accueille en elle les siècles et les esprits, sans imposer leur poids. Le geste donc, est large, ouvert, bienveillant.


mercredi 28 avril 2021

CRITIQUE LITTÉRAIRE : Deux livres de Pierre Vinclair


Pierre Vinclair (Prise de vers, La rumeur libre éditions, 2019), 

(Sans adresse, Éditions Lurlure, 2018)



CRITIQUE :


Cela est fort vaste, 

me dis-je en moi-même…

This dice is the last

à moins d’un poème…


Pierre Vinclair, Prise de vers,

Sans adresse, et Le coup de dés


Il versa tant dans l’analyse 

que ses pieds étaient dans la mouise.

Que faire d’un texte illisible

censé bichonner l’impossible 

s’il n’est que la déduction 

du possible sans traduction ?


À ses parents, amis, marmaille

il fit des sonnets sans rimaille

longs de cent soixante-huit mètres 

qu’il coupa en dodécamètres 

ciseaux en main, en bon psalmiste 

ou comme en poète modiste.


Cent soixante-huit obélus 

quatorze font douze, pas plus.

Alors la rime est ajournée 

car trimer toute la journée 

sur sa pierre, comme un tailleur…

— Sa vérité était ailleurs !


Modestement, il fut formel :

Oui, le sonnet est éternel 

à condition de le former

de l’informe vers l’informé.


Ce sujet, qui fera l’objet

d’un prochain cours sur le rejet

et le contre-rejet sans rime

en fin de vers, est fort sublime.


Nous y aborderons l’ouvrage

du sonnet, qui, hors de la page

bondit dans la réalité 

et regagne l’éternité 

avec sa complice, la prose.


En attendant l’apothéose 

reprenons nos méditations

et rangeons nos tabulations.


… Pourvu que demain 

je leur fasse un cours

Sur un écrivain

dont j’ai fait le tour…